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Entretien avec Sam Bourcier, auteur de Queer Zones

En totale déconstruction

• 28 mars 2019 •
Entretien avec Sam Bourcier, auteur de Queer Zones - Zibeline

Sociologue et professeur à l’université de Lille 3, Sam Bourcier est un activiste et théoricien queer. Reconnu au niveau international, ce chercheur trans, qui a pris ses distances avec les travaux de référence de Judith Butler, porte un discours à contre-courant de la pensée dominante et relativement consensuelle du milieu LGBTQI+.

Zibeline : Quelle est, en France, la place de la recherche queer à l’université ?

Sam Bourcier : Il n’y en a pas. Cela peut paraître étonnant car on entend partout parler d’études sur le genre. En réalité, depuis plusieurs années, l’Europe et l’État sont obligés de développer des politiques dites d’égalité hommes-femmes et on range ça dans la catégorie « genre », mais c’est une notion très affadie. Les sujets de master réellement queer sont refusés en France car ils sont communautaires et que ça ne rentre pas dans le discours du républicanisme universaliste, qui est excluant pour les minorités.

Vous avez travaillé sur la notion de post-porn. Qu’est-ce que cela signifie ?

C’est une des originalités de ce que j’ai produit dans les années 2000. C’est parti du constat qu’il n’y avait pas de production de films pornos qui nous plaisait, qui nous correspondait : lesbien, féministe… Sur le plan théorique, quand on creuse, on se rend compte que les logiques pornographiques modernes ont été produites par les sexologues du XIXe siècle. C’est à l’origine de la construction culturelle très puissante qui organise la différence sexuelle binaire, tout comme la construction capitaliste a organisé le travail. Une fois qu’on a compris ça, on a voulu faire le porno d’après, du porno pour nous. Le film Baise-moi de Virginie Despentes a été un déclic pour moi. Dans la pratique, le post-porn se traduit souvent par des performances dans l’espace public.

Vous êtes très critique à l’égard du mouvement LGBT. Pour quelles raisons ?

Le mouvement LGBT est traversé par un courant réformiste, tout comme le mouvement féministe. Les réformistes sont entrés dans les politiques de reconnaissance et d’assimilation. Ils sont sans cesse en train de demander une reconnaissance juridique à l’État. C’est inefficace. Et l’État, que ce soit Hollande ou Macron, se fout bien de leur gueule. La problématique économique n’est pas prise en compte. Le racisme est complètement absent. On va générer des lois pour protéger, des lois anti-discriminations. Et pour protéger les bons gays et les bonnes lesbiennes de qui ? Des homophobes. Qui sont qui ? Les Arabes de banlieue ! Car c’est eux qu’on vise. On passe notre temps à dénoncer l’homophobie, la lesbophobie, la transphobie, etc. Ces termes ne veulent absolument rien dire. Les gens ne sont pas « -phobes », l’origine est systémique. On est dans une culture nécessairement homophobe et sexiste pour les raisons que j’expliquais par rapport aux théoriciens du XIXe. La désarticulation de la problématique entre genre, sexualité et « race » est très grave. L’agenda LGBT actuel, copié-collé de celui des États-Unis, est fait pour les privilégiés. Il demande toujours à la minorité d’attendre.

Le mariage pour tous, la PMA et l’ensemble des droits conquis ne représentent-ils tout de même pas des avancées ?

D’abord ce n’est pas le mariage pour tous mais le mariage homosexuel, entre deux hommes ou entre deux femmes. Les trans ont été écartés du sujet. Donc on se réaligne sur la différence sexuelle et la culture sexuelle dominante, avec un discours ringard sur l’amour. De plus, cette loi a été conçue sans la moindre réflexion sur ce qu’est la famille. Quant à la PMA, les lesbiennes ont toujours fait des enfants. Ces lois sont faites pour contrôler la productivité des corps et donc des forces de travail, pas pour être gentil avec les LGBT. C’est de la biopolitique. Il faut arrêter de penser les choses en termes d’avancées ou de recul, c’est simplement le chemin linéaire du progrès qui, depuis le XVIIIe siècle, nous dit qu’on va y arriver.

Vous rejetez le concept de droit finalement.

Quand le droit accompagne la démocratie libérale dans laquelle on est, il ne protège pas, il ment. Dans les années 70, quand on se faisait traiter de tapette dans les rues de San Francisco ou de Paris, la réponse était « va te faire foutre ». Maintenant, on identifie les LGBT comme victime ; mais aller porter plainte au commissariat : laisse tomber ! Il faut développer d’autres politiques, et notamment dans les enseignements. Quand les féministes ont obtenu de Simone Veil -qui a fait preuve de courage mais n’était pas féministe- qu’elle fasse voter la loi sur l’avortement au moment où Giscard voulait passer pour un progressiste, ce n’était pas le droit à l’avortement mais la dépénalisation des femmes qui avortaient.

Vous dites aussi que l’association loi 1901 est responsable de la dépolitisation du militantisme…

Les pouvoirs publics, dans la logique de la démocratie représentative, font des associations les interlocuteurs privilégiés. Cela fait plein de petits présidents qui sont là pour des ambitions personnelles et qui sont très hétéronormatifs. En France, contrairement à l’Italie ou l’Espagne, il n’y a pas cette culture du collectif autonome. Ici, tout est vertical, centralisé.

Quelles formes de lutte, quelle revendications préconisez-vous ?

En 68, quand les gens demandaient l’impossible, ils avaient raison. La politique, c’est des besoins, des désirs, des droits. Je ne crache pas complètement dessus, mais il faut prendre le contre-pied du néolibéralisme, du capitalisme, de l’État, et même du droit, qui produisent eux-mêmes des subjectivités. Demandons par exemple plus de temps, moins de travail et un revenu universel. Et récupérons les communs.

Entretien réalisé par LUDOVIC TOMAS
Avril 2019

Sam Bourcier était invité par le collectif Idem le 28 mars, à la librairie l’Hydre aux mille têtes, à Marseille

Photo : Sam Bourcier c X-D.R_


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