Toutes vos violences

Journal Zibeline actualit� culturelle

Notre Méditerranée si belle dévore ses enfants. Les côtes trop bétonnées renvoient en vagues meurtrières les trombes d’eau venues d’un ciel déréglé par l’activité industrielle. Les migrants chassés par la misère, ou par des adeptes d’un groupuscule qui se dit un état et se dit islamique, regardent ses flots comme une barrière insurmontable, ou s’y noient. La Turquie, qui l’appelle la Mer Blanche, pleure aujourd’hui ses morts, assassinés parce qu’ils réclamaient la paix, et la protection. Face à tant de violences resterons-nous impuissants ?

Les Rencontres d’Averroès, cette année, affichent ce Rêve brisé d’une mer commune, espace d’échange et de pluralité. Où les corps se libèrent au lieu de se couvrir, se mutiler, se violenter. Pourtant des raisons d’espérer existent. Pour la première fois le taux d’êtres humains vivant dans une extrême pauvreté (avec moins de 1$25 par personne et par jour) est passé en dessous de 10%. Il a été divisé par trois en 20 ans. En France l’écart de revenus entre les pauvres et les riches, qui avait sensiblement augmenté entre 2007 et 2012, est en train de doucement se réduire.

Mais l’impression générale d’une violence économique exercée sur les salariés, les précaires, les chômeurs, persiste, et celle d’une impuissance des États. D’une globalisation qui prive le citoyen de toute possibilité d’influer sur son propre destin. Si bien que les pseudo-lyncheurs d’Air France soulèvent une paradoxale sympathie dans la presse, et jusque sous la plume d’Eric Emmanuel Schmitt. Qu’en sera-t-il des employés du conseil départemental des Alpes-Maritimes, qui viennent de se voir supprimer 14 jours de congés par Eric Ciotti ? Les salariés annoncent des jours d’action, mais aujourd’hui face à la violence économique comment être efficace ? Comment empêcher que Michel Combes parte d’Alcatel vers SFR avec 14 millions d’euros ? Les patrons du CAC 40 ont vu leurs revenus augmenter de 300 000 € en un an, passant de 3,9 millions d’€ à 4,2  millions d’€ en moyenne. Oui oui, chacun, soit 350 000 € par mois, soit encore 320 SMIC. Soit, pour un seul d’entre eux, largement de quoi payer les RTT des Alpes-Maritimes…

On peut rêver d’un monde où les patrons travailleraient à réduire le chômage et à augmenter leurs salariés. Où ils s’essayeraient à vivre avec 1100 € par mois, sans patrimoine transmis, et en travaillant 35 heures. Et si ce rêve-là se brise aussi, on peut aussi s’emparer de nos destins : face à la violence, le sentiment de l’impuissance est courant. Mais il est généralement suivi par la révolte.

AGNÈS FRESCHEL
Octobre 2015