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Saint Valentin

Journal Zibeline actualit culturelle

Familles ! je vous hais ! Foyers clos ; portes refermées ; possessions jalouses du bonheur, écrivait Gide étouffant dans une société rancie. Depuis les portes de la sphère privée se sont ouvertes, et l’intimité des familles s’affiche et se vend : le bonheur jalousement possédé s’exhibe, et sa marchandisation transforme jusqu’à notre perception de nous-mêmes.

Fêter, aujourd’hui, c’est offrir. Courir les magasins pour trouver un cadeau, qui vaudra surtout pour le prix qu’on y mettra, valeur monétisée de notre affection. Les marchands ont transformé Noël en une débauche de consommation qui a institué jusqu’au treizième mois, et provoque chaque année des vagues de suicides ; ils ont inventé la fête des mères, des pères, des grands-mères, le chocolat créatif à Pâques. Puis importé Halloween, le Black Friday, l’ouverture des soldes.

Plus insidieusement encore ils ont imposé aux jeunes gens des rituels coûteux de fiançailles, d’enterrement de vie de fille et de garçon, de mariage, de cadeaux de noces. Et aseptisé affreusement la fête de l’intimité, de l’amour, celle qui justement s’imposait hors du foyer clos comme une échappée vers un enivrement nouveau, un avenir possible.

Alors, une idée cadeau ? Une box week-end en amoureux, un coffret Je t’aime, un anneau pour s’enivrer du frisson de l’engagement éternel, des accessoires coquins pour la transgression nécessaire ? Car il faut que la relation intime colle aux clichés du cinéma et des affichages publics, à ces couples toujours beaux, jamais homosexuels, gros, pauvres, vieux, handicapés. Toujours de bonne taille, l’homme plus grand que la femme, la main sur son épaule en un geste dominant et protecteur. Ceux-là ont droit à l’amour, au désir, à la Saint Valentin. Les autres, c’est-à-dire tous, n’auront qu’à acheter encore pour approcher de cette image, et rester jeune, mince, cacher leur pauvreté, leur sueur et leurs tourments sous des marques, des masques, des fonds de teint. Ou renoncer à l’amour s’ils ne sont pas à la hauteur.

Comment lutter contre cette dépossession de nous-mêmes ? À l’heure où s’ouvre pour 7 mois une fête dévouée à l’amour, dans un pays où l’on demande désormais aux opérateurs culturels des résultats économiques et où l’art se marchandise à grands pas, Quel amour ! propose de rencontrer des œuvres d’art, de la pensée, de la subversion. De sortir des foyers clos aux portes refermées, en interrogeant ce que l’on éprouve, et non ses marques.

Tant que la culture demeurera une exception, un bien public, elle nous permettra de construire d’autres représentations de nous-mêmes, et un en-commun d’émancipation.

AGNÈS FRESCHEL
Février 2017