Refuser la terreur

Journal Zibeline actualit� culturelle

Écrire au lendemain d’un acte si sauvage a quelque chose d’un peu vain. Tant de paroles circulent, d’informations, d’avis sidérants et sidérés. Nous sommes en guerre nous dit-on. Certainement. Il nous appartiendra de juger, quand la lumière sera faite et le danger, si possible, écarté, de l’efficacité du Renseignement français, de l’opportunité des frappes en Syrie, de notre politique étrangère dans ce que Daesh appelle le Califat.

Aujourd’hui notre société est la cible d’attaques infâmes, d’une violence froide inimaginable. Jamais aucun acte terroriste n’avait pris pour cible ainsi, en France, ce qui fait notre mode de vie ; nos soirées en terrasse, notre sens de la fête, le spectacle sportif. Les cibles des terroristes ne sont pas hasardeuses : elles attaquent la qualité festive de nos mœurs, nos joies, notre jeunesse, notre peuple. Non celui qui court les joailleries et les grands magasins, mais celui qui sort le soir, mange dans les fast-foods d’une banlieue pauvre et bigarrée, s’attable dans un restaurant asiatique, s’assemble dans un concert populaire. Ces attaques visent à terroriser non pas ceux qui nous gouvernent, mais des citoyens démunis. Pour détruire non pas des symboles de puissance, mais la qualité même de nos vies communes.

Au-delà du danger physique que nous courons, c’est une destruction plus insidieuse qui nous guette, celle de la terreur. Quand pourrons-nous à nouveau aller boire un verre sans avoir peur ? Allons-nous frissonner au spectacle, dans les rassemblements publics, allons-nous demander à nos enfants de rester chez eux ? La plupart des Français n’ont jamais connu la guerre, les attentats, la peur. Comment nos générations vont-elles réagir alors que notre sécurité, qui est notre plus grand luxe, n’est plus assurée ? Il y a peu d’endroits sur la planète où l’on puisse flâner aussi tranquillement que dans nos rues. Le pire des reculs serait de céder à la terreur, et de nous confiner à l’intérieur de grilles qui entourent déjà bien des résidences bourgeoises. L’état d’urgence décrété est déjà, pour eux, une victoire.

Résister à la terreur implique de s’accrocher à ce que nous sommes. Ne pas céder bien sûr aux amalgames écœurants de l’extrême droite, retrouver le sens de l’action citoyenne, et du vote, pour que le FN ne prenne pas le pouvoir dans nos régions, est essentiel. Sortir, agir, militer, préserver notre vivre ensemble, et continuer à flâner sans peur. Puis, il faudra bien nous interroger sur ces monstres que nous avons fabriqués, et qui aujourd’hui nous attaquent.

Qu’ils soient Français ou étrangers, les terroristes dans notre monde globalisé ne sont pas une génération spontanée. Ils sont les enfants de la violence, sociale, économique, médiatique, d’une société de plus en plus inégalitaire, et barricadée. La politique menée au Qatar, en Arabie Saoudite, en Irak ou au Yémen, voire en Turquie aujourd’hui, vise à préserver nos fournisseurs d’énergie pétrolière, et notre confort à court terme. Daesh terrorise le monde, et avant tout les musulmans, en jouant sur nos dépendances économiques. Revendiquer un monde plus écologique et plus égalitaire est le meilleur moyen de renverser les équilibres dans lesquels nous sommes enfermés.

Accueillir convenablement les migrants victimes de Daesh, qui ont vécu jour après jour l’horreur que nous vivons aujourd’hui, reste une nécessité, même au risque d’une infiltration terroriste. Parce que nous prémunir de tels actes en fermant totalement nos frontières est impossible, et parce que la condition de notre humanité, inscrite dans nos lois internationales, réside dans le fait de secourir ceux dont la vie est en danger.

Enfin, il est sans doute temps de nous interroger sur nos représentations de la violence. Tirer sur des dizaines de corps à terre n’est pas un acte humain normal. Arroser une terrasse avec une kalachnikov depuis une voiture n’est héroïque que dans les jeux vidéo. Il faut avoir déverrouillé des tabous fondamentaux pour être capables de telles ignominies. Avoir reçu un entraînement militaire ne suffit pas, encore faut-il l’avoir désiré. Comme avant le 11 septembre, nos représentations fictionnelles de la violence ont devancé leur mise en acte. Les tours qui s’écroulent, les détournements d’avion ont été inventés par le cinéma. Devenir un héros qui atteint le ciel en tirant en masse sur des foules de flâneurs, c’est le propre des jeux violents auxquels la plupart de nos adolescents s’adonnent. La frontière entre le virtuel et le réel est certes étanche pour la très large majorité d’entre eux. Il n’empêche que les actes terroristes de Paris ressemblent à s’y méprendre à une partie de Grand Theft Auto V.

Il fut un temps, hippie, où l’on voyait d’un mauvais œil que nos enfants jouent à la guerre. Croire que les séries policières, le cinéma ultraviolent et les jeux qui glorifient l’assassinat massif n’ont pas d’incidence sur les comportements, reviendrait à penser que nos fictions, nos créations, n’ont pas de conséquences. C’est-à-dire à nier, justement, l’influence de la culture.

AGNÈS FRESCHEL
Novembre 2015