Pour que vive Toni Morrison

Journal Zibeline actualit culturelle

La douleur que l’on ressent à l’annonce de la mort de Toni Morrison est grande. Elle est immense, même, à l’effigie de l’œuvre que la romancière laisse à la postérité. Elle n’est pourtant pas sans précédent. Elle rappelle furieusement le chagrin, encore proche, qu’avait provoqué la mort de Nina Simone, deux ans après l’élection de George W. Bush. Installée en Europe depuis près d’une dizaine d’années, la musicienne de génie, engagée dans le mouvement des droits civiques jusqu’au moindre recoin de son œuvre – son très beau « Four Women » en constituant sans doute l’apogée – ne décolérait pas. Lors d’un concert donné à Seattle en 2001, elle gratifiait encore le jeune président, fraîchement élu, d’une diatribe insérée au beau milieu de sa protest song « Mississipi Goddamn ». Elle y enjoignait encore son public à « faire quelque chose contre ce type », consciente, sans doute, qu’elle ne saurait plus lutter à leurs côtés pour très longtemps.

Au sujet du digne successeur de Bush, qu’elle refusait alors de nommer, Toni Morrison ne tarissait pas non plus d’invectives : « Nous avons pour président la personne la plus rétrograde et la plus mal informée que je n’aie jamais vue. C’est douloureux, et, plus encore, c’est dangereux », confiait-elle il y a à peine un an à François Busnel pour La Grande Librairie, avant d’ajouter, non sans effroi : « Si vous êtes en train de me dire que je vais mourir avec lui au pouvoir … »

« Il n’y a de véritable artiste que politique »

Le chagrin, mais aussi la rage que l’on ressent à entendre ces propos aujourd’hui, ne peuvent que se mêler de honte. Honte de ne pas avoir su façonner un monde digne de cette femme puissante, constante et irréprochable dans ses engagements, certainement consciente d’avoir changé le cours de l’Histoire, et étreinte par la peur de voir son œuvre réduite à néant avec elle. Cette œuvre, on ne l’oubliera pourtant pas : Toni Morrison fut la première femme noire titulaire du Prix Pulitzer, la première femme noire à enseigner à l’Université de Princeton, la première femme noire à obtenir un Prix Nobel de Littérature. Activiste de la première heure, éditrice, entre autres, d’Angela Davis, Toni Morrison avait connu son premier succès littéraire à l’aube de la quarantaine avec L’Œil le plus bleu. Publié en 1970, ce roman contenait déjà les germes de son œuvre de romancière mais aussi d’essayiste. Toni Morrison y décrivait le quotidien sordide de Pecola, jeune afro-américaine confrontée à la misère de la Grande Dépression, élevée dans la haine de son corps et nourrissant l’espoir d’acquérir les traits physiques des blancs – les yeux bleus, tenus pour un signe indépassable de beauté. Convaincue qu’« il n’y a de véritable artiste que politique », Toni Morrison confiait à Etienne Leterrier pour Le Matricule des Anges cette ambition fondatrice : « En tant qu’écrivain, je me sens le rôle de libérer ces voix noires qui ont été forcées au silence ».

Moins connue en France pour ses essais, elle constitue pourtant une référence en matière de pensée antiraciste outre-Atlantique. Jouer dans le noir, blancheur et imagination littéraire, publié en 1992, en appelle déjà à « libérer la langue de l’emploi parfois sinistre, souvent paresseux et presque toujours prévisible, d’enchaînements racialement déterminés et chargés de sens ». L’Origine des Autres, publié en 2018, poursuit dans cette voie : « Le langage (dire, écouter, lire) peut encourager, voire imposer, la capitulation, le non-respect des distances parmi nous, qu’elles aient la taille d’un continent ou se trouvent sur le même oreiller. »

Les fantômes de l’Histoire

C’est sans doute cette conscience d’une perméabilité entre le texte et l’imaginaire, entre l’Histoire et son engendrement de la fiction qui ont fait de l’œuvre de Toni Morrison une œuvre majeure. Si Beloved a connu un tel retentissement, c’est avant tout grâce à cette cohabitation entre un surnaturel équivoque et un réel insupportable. Son personnage central, Sethe, est fortement inspiré de l’histoire tragique de Margaret Garner : cette esclave qui, appréhendée après sa fuite, préféra donner la mort à son enfant plutôt que de la condamner à cette même vie d’asservissement. Cet enfant, revenu la hanter sous les traits d’une jeune fille appelée « Beloved », mènera Sethe au bord de la folie. Les spectres n’attendent, chez Toni Morrison, qu’à trouver une chair où élire domicile. Le corps de Sethe porte lui aussi les stigmates de l’esclavage : c’est cette immense cicatrice qui traverse tout son dos, cet « arbre » constitué des coups de fouet de ses maîtres, incarnation au sens strict du souvenir de son viol collectif, cet « arbre » symbole de vie qui ne sait que la ramener à la négation de son corps.

Intarissable, poétique, l’écriture de Toni Morrison ne se limitait cependant pas à cette seule mise au monde d’une parole rare et précieuse, témoignant d’un pan de l’Histoire si souvent oublié. Sa plume était aussi d’une créativité et d’une ingéniosité folles : foisonnante, imagée, sensuelle et généreuse, elle savait passionner, attendrir et émouvoir malgré la dureté des sujets qu’elle traitait. Dans la lignée des plus grands, Faulkner en tête, Toni Morrison faisait siennes la polyphonie narrative, l’oralité de la langue et la défaillance du temps qui avaient fait du Bruit et la fureur une de ses références les plus évidentes. Jazz, récit publié en 1992 et se déroulant dans le Harlem des années 1920, enrichissait le principe du stream of consciousness de règles issues des musiques afro-américaines. Prospère Tiaya Tiofack a dédié sa thèse de doctorat à ces relations particulières entre musique et littérature : « Toni Morrison s’inscrit à la fois dans cette tradition héritée de Langston Hughes et de Ralph Elison et dans un traitement de la musicalité et de thématiques qui lui sont propres, et qui ont davantage à voir avec le blues qu’avec le jazz à proprement parler. Elles font de la musique la matrice première de la culture afro-américaine».

Jazz agence en effet les interventions des personnages comme des improvisations, des « solo », quand le principe du call and response ne se charge pas d’altérer peu à peu les éléments de l’intrigue. Cette puissance invocatrice de la musique et du chant est omniprésente dans Jazz, mais constitue également une part importante de tout texte de Toni Morrison, où cohabitent dans un même espace les voix de différents personnages, mais aussi différents registres, qu’on a souvent rapprochés du réalisme magique d’un Gabriel García Márquez. Ces incursions vers le fantastique, selon Prospère Tiaya Tiofack, « empruntent avant tout à l’héritage culturel folklorique africain. Les figures que l’on retrouve souvent – l’homme qui vole, le fantôme, la décapitation et les amputations de toute sorte – ne sont pas issues d’une littérature fantastique, mais bien des récits africains qui conjuguent plusieurs niveaux de réalité et de temporalité. »

Vers l’Avenir

L’œuvre de Toni Morrison, poursuit Prospère Tiaya Tiofack, « s’est exportée à travers le monde et dans toutes les littératures, de l’Asie jusqu’en Afrique, et tout particulièrement en Afrique subsaharienne. Léonora Miano est son héritière contemporaine la plus évidente, mais il y en a d’autres, beaucoup d’autres ! ». De quoi se rassurer quant à la postérité de la romancière qui, bien qu’inquiète du retour en arrière qu’opérait son pays ces dernier mois, gardait à cœur de regarder toujours vers l’avenir. La trilogie entamée par le XIXème siècle de Beloved et les années folles de Jazz s’achevait sur un Paradis hérité des utopies des années 1970, faisant de l’union des femmes le seul éden possible. C’était encore la force de femmes unies par-delà leurs origines raciales qui était au cœur d’Un don. Comme l’écrivait déjà Etienne Leterrier en 2012, « L’avenir est féminin, pour Toni Morrison. On retrouve de façon permanente chez elle formulée comme idéal une sorte de solidarité féminine, garantie d’émancipation, garantie de réconciliation. » Pour que vive Toni Morrison, sans doute faudrait-il avant tout ne pas oublier cet enseignement, qui fait de la convergence des luttes la condition première de tout engagement politique et littéraire. Dans la lignée de sa nouvelle « Récitatif », qui laissait le soin à l’imagination de déterminer l’origine raciale de ses deux personnages, le dernier projet d’écriture de Toni Morrison s’attelait à dépeindre l’amitié d’un jeune garçon noir et d’un jeune garçon blanc muet, grimpant ensemble aux arbres pour y lire des livres.

SUZANNE CANESSA
Août 2019

Photo © Todd Plitt