Où sont les politiques publiques de la culture ?

Journal Zibeline actualit� culturelle

Au sommaire de notre journal, le Festival de Pâques financé par la Banque CIC ; un nouveau théâtre aixois privé ; une élue qui pour défendre l’art contemporain se sent obligée de démontrer son utilité économique. On ne peut que se réjouir du mécénat éclairé qui offre au public des manifestations de qualité. Mais que peut-on attendre lorsque les financeurs de la culture ne sont pas comptables de ses missions de service public ?

L’exemple parisien défraie la chronique : la Fondation Vuitton investit dans l’Art Contemporain. Au Jardin d’acclimatation tout proche de Neuilly, dans l’arrondissement le plus riche de Paris, Bernard Arnault, première fortune française, construit un bâtiment tape-à-l’œil et vide. Pour qui ? Pour faire la promotion de quel luxe ?

Il est logique qu’un investisseur privé attende que son argent lui rapporte : les mécènes ne sont plus des aristocrates bienfaiteurs qui s’achètent une conscience esthétique, mais des industriels qui attendent un retour sur investissement. D’ailleurs cet abandon de la culture à des arguments de rentabilisation touristique, d’investissements spéculatifs ou de plus-value d’image sont possibles parce que l’État se désengage. Au ministère, mais surtout en asséchant les dotations des collectivités territoriales, qui ne peuvent que revoir à la baisse ce qui ne relève pas de leurs compétences obligatoires. Or la culture n’en fait pas partie, et le dogme de l’austérité s’applique aveuglément même lorsque les économies opérées sont négligeables, et les destructions conséquentes…

Le délitement à l’œuvre impose aujourd’hui la question : où allons-nous en matière de politique publique ? Le ministère de la Culture se réjouit de ne pas subir de réelle baisse en 2015, mais des années de disette et de destruction interdisent aujourd’hui d’entamer les indispensables chantiers culturels. En particulier de soutenir l’émergence, et d’en finir avec le centralisme culturel qui a établi une inégalité inacceptable entre la Capitale et la «Province». De doter suffisamment le spectacle vivant pour que le régime de l’intermittence ne soit plus l’unique recours des artistes. De travailler à une démocratisation des écoles d’art et du spectacle. De travailler à une démocratisation des pratiques culturelles. De travailler à protéger notre patrimoine, matériel et immatériel, qui a souffert physiquement des restrictions budgétaires. D’accompagner intelligemment les mutations des modes de lecture, avant que ne meure toute entreprise indépendante de presse1 et d’édition. De soutenir les circuits de diffusion du cinéma d’auteur, de la musique qui cherche, des formes nouvelles… Construire une politique publique, ce n’est pas colmater à la va-vite les brèches d’un bâtiment qui prend l’eau. C’est lui donner un cap, et les moyens de le maintenir. Il nous faut ouvrir des voies vivifiantes et insoupçonnées, et c’est en cela que l’investissement culturel est rentable !

Les mécènes le savent bien… mais quelles que soient leurs intentions, ils ne rempliront pas les missions de service public qui font toute la force de la culture française. Pas celle qui s’exporte avec prestige, mais celle qui nous construit chaque jour.

AGNÈS FRESCHEL
Novembre 2014

[1] La Marseillaise est mise en redressement judiciaire. La Provence a perdu près du tiers de ses journalistes et de ses éditions, mais Bernard Tapie entre presque majoritairement dans le capital de Nice Matin, et rachète LCM. Une des missions du ministère de la Culture est de protéger la pluralité de la presse…