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Nous reconstruirons nos cités

Journal Zibeline actualit culturelle

Dans l’Antiquité, nos ancêtres distinguaient la polis, la cité avec sa banlieue nourricière, ses suburbia, de l’urbs, la ville, centre du territoire, lieu du commerce et de l’échange, de l’usage commun, de l’école, de l’art et de la politique.

L’urbanicide que nous vivons a commencé avec la mise à sac de ces suburbia, originairement lieu de transformation de la nourriture et de fabrication artisanale, à partir de matières premières arrivées des campagnes ou des ports. Transformées en cités dortoirs dans les années 70, les banlieues de nos villes se sont émaillées depuis, avec l’autorisation des mairies successives et de tout bord politique, de zones commerciales hallucinantes, qui ont tué à la fois les paysages et les usages de ces villages suburbains.

Non-centres commerciaux

Ce phénomène est très français. La plus grande zone commerciale d’Europe se situe près d’Avignon, au Pontet, municipalité FN. Son immense Auchan n’est concurrencé que par un non moins gigantesque Géant Casino dans la zone Sud de la ville. Des zones où les équipements publics -piscines, médiathèques, écoles, transports en commun, gymnase, équipements culturels- ne pourront jamais compenser l’aberration architecturale d’habitations qui n’ont pas été construites par des hommes pour s’y loger, mais par d’autres hommes pour y entasser des pauvres, ou des moins pauvres dans du pavillonnaire dupliqué.

Les magasins, cinémas, bars et restaurants de quartier ont disparu dès l’édification des logements de masse, puis c’est au centre de nos villes que la destruction s’est propagée : les commerces de détail ayant perdu leur clientèle, les « enseignes » se sont emparées de la proximité, transformant les artisans/commerçants en salariés passeurs de codes à barres, aseptisant nos usages, nos assiettes, les odeurs, les couleurs et la vie de nos rues.

Atteinte au cœur

Aujourd’hui c’est l’urbs elle-même qui s’effondre en son noyau. Arles se prend pour Aix et se gentrifie, rejetant ses pauvres au risque d’un repli populiste identitaire ; Avignon ne parvient pas à retenir dans son oppidum les riches qui comme les Papes en leur temps fuient la plèbe sur l’autre rive, à Villeneuve ; Marseille bétonne la seule place publique populaire du centre ville, édifiant un mur de la honte, tandis qu’à quelques pas de là deux immeubles s’effondrent rue d’Aubagne. Les murs sont fissurés, la chaussée défoncée, les ordures débordent jusque dans les eaux de baignade : le délaissement urbain de la ville de Marseille n’a pas d’égal, les quartiers populaires sont abandonnés à la dégradation, puis « réhabilités » sans souci des habitants.

Détenant le triste record d’Europe des résidences fermées, la plus vieille ville de France peut aujourd’hui y ajouter l’invention du chantier muré. Il n’y manque que les miradors, pour surveiller ceux qui sont dehors. Dedans, les rats et les gabians se disputent le terrain confisqué aux humains.

Résister ici

Plus loin, à Paris, les statisticiens du ministère et les journalistes qui se croient nationaux observent la vie culturelle de leur urbs exceptionnelle, qui depuis longtemps n’abrite plus de pauvres et est la première cité touristique du monde. Depuis les ors de l’Opéra de Paris, du Louvre et des Théâtres Nationaux, ils décrètent que la démocratisation culturelle a capoté, aveugles au fait qu’à Draguignan, à Briançon, à Alès ce ne sont pas les riches qui vont au théâtre et dans les médiathèques : la culture n’émane pas d’en haut, elle se fabrique ensemble.

C’est en province que la vie culturelle invente des usages de la rue, résiste, écrit sur les murs sa rage, sa liberté. Réclame des bars, des marchés, des arbres, une appropriation de l’espace public, qui lui appartient : c’est ici, dans nos urbes de province, qu’une démocratie culturelle peut advenir.

Agnès Freschel
Novembre 2018