Non, Prodiges n’est pas « une émission qui fait du bien »

Journal Zibeline actualit� culturelle

Voilà désormais sept ans que l’émission Prodiges, créée par EndemolShine France et déjà exportée dans les filiales italienne, espagnole et allemande du groupe de production, sévit sur France 2. Elle s’enregistre ces jours-ci au Dôme de Marseille, et s’offre les services de l’Orchestre Philharmonique de Marseille. Zibeline s’est rendu à l’enregistrement de l’émission.

Il faudra attendre, pour entrer dans le vif du sujet, que s’enchaînent les contraintes propres à une émission de plateau : se faire filmer, masque au bec, applaudissant ce qui n’a pas encore eu lieu, pour une bonne douzaine de prises. Voir les musiciens, suspendus au bras immobile de la cheffe Zahia Ziouani, attendre un go du chauffeur de salle qui n’arrive jamais. S’interroger sur la temporalité de l’émission, en constatant l’omniprésence sur le plateau d’arbres de Noël et de flocons de neige luminescents. Et entendre cet orchestre qui nous avait tant manqué, amplifié à n’en plus pouvoir, entonner des partitions au mieux archi-connues – Carmen, le Casse-Noisette – et au pire insignifiantes – un accompagnement aux cordes de la sonate pathétique de Beethoven (?) ou de l’Hallelujah de Leonard Cohen. Mais cela n’a, au fond, aucune importance, et tout espace propice au choc esthétique est un espace de gagné. Car ils sont nombreux, ceux qui, face à un concert du 14 juillet endimanché, ont découvert des grandes œuvres qui ont su changer leur vie.

Le problème, ce n’est pas que Prodiges trimballe cet apparat ridicule pour mieux séduire les auditeurs d’un prime time. Ni même qu’il mobilise pour cela un orchestre relevant d’une institution publique (quoique). Le problème, c’est que l’émission fasse mine de constamment confondre exigence et performance artistique, et surtout interprétation et sacrifice. C’est qu’il n’y soit jamais question de faire vivre les œuvres, mais de forger des petits soldats comme on forme des sportifs pour les J.O..

Les premières victimes de ces contresens terrifiants étant évidemment les quinze jeunes gens sélectionnés pour faire vivre cette mascarade du « prodige ». Soit l’interprète hors pair, capable de soulever des montagnes de technique normalement inaccessibles à son âge, mais encore modelable par ses aînés, et offert en pâture à un public galvanisé. Les jurés sont mobilisés ici à la fois pour les juger et pour leur apporter les conseils qui s’imposent, voire une bourse d’étude s’il franchissent la ligne d’arrivée. Ils mêlent des conseils techniques qui tiennent la route à des généralités plus ou moins bien vues – « Ne t’excuse pas d’être grand ! », intimera Marie-Claude Pietragalla à un adolescent d’1m86. Gautier Capuçon, choisi seul pour juger de toute la musique instrumentale, bute – et c’est bien normal – lorsqu’il doit conseiller une jeune pianiste. Julie Fuchs est de loin la plus bienveillante et la plus constructive : mais on se demande bien comment la grande soprano, qui connaît les contraintes de son instrument, ne tique pas en se frottant à des voix qui n’ont pas encore mué …

Car Prodiges n’est pas là pour « faire du bien », comme le serine sa présentatrice Marie-Sophie Lacarreau, à ses petits protégés. Ni même pour mettre en avant ces « émotions », ce « plaisir » au sujet desquels on les interroge systématiquement une fois la performance exécutée. « As-tu pris du plaisir ? », demande-t-on à une fillette de 12 ans en col claudine, vraisemblablement tétanisée. Prodiges n’est pourtant pas là pour montrer ce plaisir, mais bel et bien pour exhiber leur souffrance : souffrance de devoir se produire dans ces conditions, souffrance de devoir entendre, sous le regard de près de 3 millions de spectateurs, les commentaires de ces artistes qu’ils admirent. Souffrance de devoir scruter le regard approbateur de leurs parents. Et quand cela ne suffit pas, on pousse un peu plus loin : on rappelle à une jeune fille en tutu la chimiothérapie qu’elle a dû subir l’an dernier. Elle pleure, se réfugie dans les bras de sa mère, c’est dans la boîte. Le boulot est fait. Nous quittons la salle.

SUZANNE CANESSA
Août 2020