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Noël sans distinction

Journal Zibeline actualit culturelle

Le mouvement des Gilets Jaunes a au moins une vertu, celle de remiser au second plan la question identitaire et de faire ressurgir la question du peuple et des luttes sociales. Mais aussi, dans le monde culturel, nombre de paradoxes.

Cultivé, pas aisé

L’analyse sociologique du secteur culturel et du public a construit une illusion : celui des « milieux aisés et cultivés ». Depuis, les professionnels des arts, de l’éducation et des musées, ont du mal à s’identifier avec le peuple, parce qu’ils possèdent ce que l’on appelle un « capital culturel » qui les distingue. Leurs goûts, leur manière de vivre, d’acheter, de lire, de sortir, de converser, diffèrent de ceux de la majorité des Français. Et les milieux cultivés tiennent à cette distinction, à leur pensée complexe, à leurs nuances, à leur esprit critique. Ils déplorent la grossièreté du goût commun, et refusent la consommation culturelle de masse de produits segmentés par générations.

Mais si cette distinction de ceux qui possèdent un capital culturel existe, la classe « aisée et cultivée »  est une illusion. Un miroir aux alouettes, inventé pour que ceux qui ont eu accès à des études supérieures aient l’illusion qu’ils ne font pas partie, sociologiquement, du peuple. Or en France le milieu cultivé n’est pas « aisé ». La classe aisée (10% des plus riches) comprend ni les enseignants, ni l’essentiel des salariés de la culture, qui appartiennent aux classes moyennes (67% de la population française), elles-mêmes en voie d’appauvrissement.

Quant aux artistes, sauf exception, ils font partie des classes populaires, voire des pauvres : les plasticiens, majoritairement au RSA, les comédiens et techniciens intermittents, les employés des structures associatives culturelles ont des revenus nettement inférieurs aux diplômés des autres secteurs.

Manipulation politique

Le fait d’assimiler « aisé » et « cultivé » relève donc de la manipulation politique. Elle est triplement efficace : d’une part, elle pousse tout un secteur, nombreux, à refuser de voter pour ceux qui veulent abolir la distinction sociale ; d’autre part elle amène les populations éloignées de la culture à considérer les milieux cultivés comme des ennemis de classe, et à consommer de la culture de masse, beaucoup plus rentable pour les marchands ; enfin, elle conduit les partis politiques progressistes, les syndicats, les mouvements citoyens, à s’éloigner de la culture et des arts, et à considérer ces combats comme secondaires, entachés du soupçon d’élitisme. Ce qui permet aujourd’hui aux libéraux de laminer les subventions, de massacrer l’audiovisuel public, de privatiser le bien culturel commun, de détruire par appauvrissement la créativité artistique en s’en prenant régulièrement aux intermittents du spectacle.

Le mouvement des Gilets Jaunes est là. Le regarder avec mépris, parce qu’il déborde et que les fachos l’infiltrent, serait pour le « milieu cultivé » une erreur historique. Ceux qui ont eu la chance d’accéder à des savoirs complexes, à un capital culturel, peuvent se distinguer autrement que par des moues dubitatives face à un mouvement désordonné, souvent simpliste et contradictoire : ils peuvent partager leur savoir et leur dialectique, en offrant pour Noël des œuvres d’art, des livres, des abonnements à la presse, des places de spectacle. En diffusant ce capital inusable, parce qu’il n’est pas un pré carré, mais une source de plaisir commun.

Agnès Freschel
Décembre 2018