Napoléon versus la Commune

Journal Zibeline actualit� culturelle

C’était un matin du mois de mars. Sur une radio du service public. Une question anodine de la journaliste à l’invité du jour, l’historien Pierre Nora. Fallait-il commémorer Napoléon Bonaparte et la Commune, à l’heure du bicentenaire de la mort du premier et du 150e anniversaire de la seconde ? Sans sourciller, l’académicien de 89 ans dira oui au consul devenu empereur et non au mouvement insurrectionnel populaire. Et d’argumenter à grand trait à la faveur de l’homme d’État et chef militaire, « le personnage de l’imaginaire romantique français incarné », « l’héritier fondateur des institutions révolutionnaires (…) qui a eu sur l’Europe une conséquence si positive », nuançant à peine son propos avec un facile « oui à Bonaparte, non à Napoléon ». Quant à la Commune, son sort est vite réglé. « Elle n’a pas apporté grand-chose à la construction de la République », estime l’historien considéré comme un grand spécialiste de la mémoire. Fin de la leçon. Vous pouvez passer au chapitre suivant. Il ne faudra évidemment pas compter sur le duo de journalistes vedettes de la matinale pour amorcer une tentative de contradiction.

Napoléon, premier du nom, a profondément transformé le cadre institutionnel, juridique et administratif de la France moderne, en le stabilisant. C’est indéniable. Mais la réalité est plus complexe. Ses campagnes guerrières, sa vision impérialiste, colonialiste et esclavagiste, le culte de la personnalité qu’il a imposé font du « héros » corse l’un des plus grands autocrates de l’histoire, qui a piétiné les principes même de la pensée révolutionnaire. Tout personnage ou événement historique de premier plan peut porter son lot de polémiques. Il en est ainsi en démocratie. C’est quand la polémique est niée et balayée, quand la véracité des faits est sciemment édulcorée que l’histoire, d’officielle, devient servile.

La Commune n’a-t-elle donc réellement rien apporté ? Si elles ne furent que de courtes parenthèses dont la répression a mis fin à toute avancée sociale durable, l’expérience des Communes, de Paris mais aussi dans d’autres villes dont Marseille et Lyon, ont mis en avant un catalogue de mesures et de revendications progressistes. Démocratie directe, décentralisation, séparation de l’Église et de l’État, enseignement laïc, gratuit et obligatoire, réquisition des logements vides, réduction du temps de travail, salaire minimum et maximum, démocratisation culturelle… Les principes et valeurs portés par les Communards sont aux avant-postes des conquêtes sociales à venir. Les unes arrachées au XXe siècle, les autres encore à construire.

LUDOVIC TOMAS
Mars 2021