Le luxe et les colonisés

Journal Zibeline actualit� culturelle

Il n’y a plus d’argent ! répète-t-on. Les travailleurs de la culture touchent des cachets et des indemnités misérables, ou des salaires très en dessous de ce qu’ils obtiendraient, à compétences égales, dans d’autres secteurs… Mais voilà que les cocktails et buffets se multiplient, que les galeries flattent les collectionneurs, et que les productions dans les grands festivals atteignent des coûts inégalés. Car le public international fréquentant notre région l’été est manucuré, coiffé, parfumé avec cette élégance naturelle aux riches… pas à ceux qui s’endimanchent pour sortir, non, à ceux qui tous les jours, depuis toujours, savent s’habiller.

En quoi se transforme donc notre région l’été, visitée et conquise par les usagers d’une culture festivalière qui ne fait aucune place à ceux qui vivent ici, jamais sur les scènes, et de moins en moins dans les salles ? Faut-il quand on est pauvre faire le dos rond, visiter les petits festivals résistants et attendre la rentrée ? Impossible ! L’épidémie gagne, traiter les gens d’ici en indigènes est contagieux, cela persiste durant l’année ! Lorsque les programmateurs, nommés par l’État, oublient la production régionale ; lorsque les responsables politiques lient avec un pragmatisme désarmant les intérêts du commerce touristique et ceux du marché culturel ; et lorsque la presse parisienne, qui ne vient jamais en «province», se prétend nationale, et attend que la création régionale vienne à elle : «envoyé spécial à Aix», signent les critiques des quotidiens qui, s’ils étaient nationaux, devraient être ici… chez eux !

Depuis 50 ans les Grands Festivals, tous situés dans des villes très à droite, ont donné l’occasion aux habitants de la région d’assister à des spectacles exceptionnels venus d’ailleurs. Une chance, indéniablement, qu’ils payent cependant avec toutes les strates de leurs impôts. L’argent public doit-il partir en décors dispendieux, cocktails, soirées privées et prestations sélect ? Doit-il atterrir dans la poche des chaînes hôtelières de luxe, ou dans celles trop vides des artistes, auteurs, travailleurs de la culture ? Eux seuls pourraient ramener vers les arts et la pensée les citoyens de nos contrées qui, aujourd’hui, votent massivement en ensuqués…

AGNÈS FRESCHEL

Juillet 2012