Le droit de chômer

Journal Zibeline actualit� culturelle

Le mouvement d’occupation des théâtres et autres lieux de culture ne se réduit pas à la revendication court-termiste de la réouverture des salles. Le souffle des artistes nous manque autant que nos émotions manquent aux artistes. Mais pour les plus fragilisés d’entre eux, le malaise est plus profond. Il relève ni plus ni moins de leur subsistance/existence. Au centre de leurs exigences, le retrait de la « réforme » de l’assurance chômage. Si les artistes et techniciens appelés intermittents du spectacle ne sont pas directement concernés par le volet de la loi qui entre en application au 1er juillet, ils n’en restent pas moins mobilisés contre une logique dont ils ne connaissent que trop les conséquences. Car depuis 2019, lorsque ceux-ci n’obtiennent pas le sésame des 507 heures donnant accès au régime de l’intermittence et basculent dans le régime général, le mécanisme inverse devient quasiment impossible. Avec ladite réforme, ils seraient, dès cet été, quelques 1,15 millions de demandeurs d’emploi à voir leur indemnisation baisser en moyenne de 20%. Le nouveau mode de calcul comme, à l’avenir, la modification des conditions qui ouvrent le droit au chômage ou encore la dégressivité des allocations ne feront qu’alimenter l’explosion de la pauvreté post-Covid. Jusqu’à faire converger l’appréciation de cinq grandes centrales syndicales (CGT, FO, CFDT, CFC-CGC, CFTC) sur le texte, réaffirmant au passage que « le chômage n’est pas un choix ».
Durcir les règles de celles et ceux qui triment est décidément l’unique antienne du gouvernement. La lutte des travailleurs précaires du spectacle est celle de toutes et tous. Que l’on connaisse ou non, à une période de notre vie, une activité professionnelle discontinue. Elle pose la question centrale de la place du travail dans une société dont les fondements égalitaires se délitent. À l’instar de la Sécurité sociale qui garantit le principe fondamental de l’accès aux soins, l’assurance chômage est l’amortisseur social indispensable dans un système économique qui traite la force de production comme une variable d’ajustement dans le calcul de la rentabilité financière. L’emploi est un droit et réparer les méfaits des choix politiques qui en privent est un devoir. Et si nous retrouvions notre capacité à fabriquer une pensée utopique, en phase avec les préoccupations des générations conscientes de la nécessité de bâtir un monde libre des dominations et aliénations ? Pourquoi chômer ne deviendrait-il pas un droit tout aussi reconnu, une aspiration légitime, un besoin rémunéré ? Et d’imaginer, à l’instar de l’économiste Bernard Friot, un salaire à vie, qui cesserait d’associer le mot travail à celui de marché et emploi à chantage. Quitte à bousculer la matrice syndicale.

LUDOVIC TOMAS
Avril 2021