L’après Françoise Nyssen

Journal Zibeline actualit� culturelle

Depuis l’élection d’Emmanuel Macron le Ministère de la Culture souffre de maux encore plus spectaculaires que sous l’ère Hollande : baisse du budget, dysfonctionnements, directions inoccupées, absence d’interlocuteurs ; décisions parachutées de l’Elysée qui nomme Stéphane Bern, projette la restauration dispendieuse de vestiges aristocratiques sur un budget en restriction, lance un Pass culture jeunesse qui ne favorise que les industries culturelles de masse ; dans le même temps, Matignon exige du Ministère une mise à sac de l’audiovisuel public, et fomente un « plan de refondation » qui veut marchandiser, restreindre et dénaturer la culture publique…

Dans ce contexte-là Françoise Nyssen n’a pas eu bonne presse. On lui a reproché les irrégularités immobilières d’Actes Sud, mais aussi sa décentralisation maladroite qui envoyait en Province les œuvres de Paris sans tenir compte de la créativité en Régions ; son Éducation Artistique et Culturelle qui demandait aux opérateurs de s’impliquer sans moyens supplémentaires ; le peu de poids de son Ministère face à Matignon et à L’Élysée, qui lui laissaient bien peu de marges de manœuvre…

Après son départ le constat est effectivement peu flamboyant : rien n’a été vraiment accompli, le Ministère est affaibli, le secteur de la création réduit à peau de chagrin, et ni la démocratisation, ni la décentralisation n’ont progressé d’un iota.

L’industrie au pouvoir

Mais ne faut-il pas remercier celle qui, au sein d’un gouvernement hostile à l’idée même d’une culture de service public, a sans doute œuvré pragmatiquement à éviter les régressions brutales auxquelles nous n’échapperons pas aujourd’hui ? En ces temps de Macronie où tous les services publics sont mis en pièces, a-t-on mesuré que les Directions Régionales des Affaires Culturelles n’ont pas sombré, que l’audiovisuel public n’a pas été démantelé davantage, que la représentation des femmes a progressé, que l’effrayant déséquilibre de moyens entre Paris et les Régions a enfin été pointé, même si rien n’est venu le déstabiliser ?

Peut-on féliciter une ministre d’avoir réussi à maintenir un statu quo relatif ? Au sein de la Macronie, sans doute… Franck Riester lui succède. Rapporteur de la loi Hadopi qui a surtout servi les intérêts des majors, spécialiste de l’audiovisuel et des médias, le nouveau ministre de la Culture s’écarte un peu plus de l’esprit fondateur du ministère de Malraux, centré sur l’art, la création et l’éducation populaire.

Car il s’agit aujourd’hui de réguler les industries, et surtout celles de la communication. Le Ministère reste prestigieux, mais son budget ridicule -en-dessous des 1%, et la part allouée à la création diminuant sans cesse- dit bien la condescendance de l’État. Le fait d’ailleurs qu’en plus de 20 ans seuls des femmes et des homosexuels hommes (11 en tout) aient été nommés Ministres de la Culture dit bien l’étrange relation que les Élysées successifs entretiennent avec la Rue de Valois, et l’effrayante assignation genrée qui y préside.

Les jérémiades des artistes

Cette condescendance pour la création artistique, doublée parfois de véritable jalousie pour les artistes, est à l’œuvre aussi chez certains journalistes, y compris les spécialistes de culture qui ignorent peut-être que le Ministère dépense tout autant pour la presse (100 millions d’aides directes) que pour ses maisons de théâtre.

Ainsi Michel Guerrin, rédacteur en chef du Monde qui est l’un des journaux les plus subventionnés de France (plus de 5 millions d’aides directes en 2018), a écrit un éditorial au vocabulaire sidérant : il y parle ainsi de « ségrégation sociale » pratiquée par les maisons de culture. Faut-il rappeler, au-delà de la connotation raciste du mot, son sens véritable ? « Séparation imposée d’un groupe social avec les autres », dit le dico. Qui peut croire que le milieu culturel veut « imposer » une séparation ? Serait-il devenu de bon ton de dénoncer les « artistes à l’ego aussi (voire plus) élevé que le talent » et leurs « jérémiades » ?

L’offre et la demande

Peut-être faudrait-il rappeler quelques principes de base de l’économie culturelle : le Ministère de la Culture n’a pas été conçu, historiquement, pour adapter l’offre culturelle à la demande, mais pour inciter d’une part à la création, c’est-à-dire à la production d’œuvres, d’autre part à leur consommation, la plus large possible, et jamais rentable pour le producteur. D’où la subvention, et la fameuse « exception culturelle ».

Pourquoi cela ? Tout simplement parce que la demande culturelle n’existe pas en soi : contrairement aux produits de consommation de base, et comme le parfum, le café et l’eau en bouteille, la demande culturelle est créée par l’offre, puis maintenue, renouvelée par l’offre et sa médiatisation.

La conséquence de cela est simple : le ministère peut influer sur la demande à la marge, créer un Pass culture, mais sans une véritable politique de l’offre soutenant la création il ne pourra aller à l’encontre des formatages des industries, fussent-elles publiques. De fait ce Ministère a été créé pour sortir l’art de la seule demande des grands bourgeois parisiens, pour décentraliser, ouvrir des musées et des théâtres, favoriser l’art populaire (voir pages 10 à 13), dans l’utopie possible d’une création partagée, d’une nécessité de l’art pour tous.

Aujourd’hui ce sont les artistes et les acteurs culturels publics qui défendent cette utopie au quotidien. Lâchés par les ministères successifs, souvent instrumentalisés par les collectivités locales, ils ne produisent pas des « jérémiades ». Ils combattent, au côté des enseignants, les industries culturelles de masse. Celles justement, dont Franck Riester est spécialiste.

Agnès Freschel
Octobre 2018