La culture est un droit, Majesté !

Journal Zibeline actualit� culturelle

La culture, pour le président de la République, c’est Chambord, le spectacle et la courtisanerie. Interpellé dans une tribune lancée depuis ses Provinces par des manants saltimbanques, il réagit comme Jésus en majesté, réunissant 12 apôtres à l’aura médiatique, pour redorer son image à l’or fin.

Pas d’organisations professionnelles, pas de syndicats, pas de négociations… pas de politique. Résultat de cette consultation choisie ? Nul ne sait ce qu’il en sera des promesses faites. Elles brillent suffisamment pour faire taire les grands médias, mais ne sont assurées d’aucune application.

Le prolongement des droits des intermittents jusqu’en août 2021 ? Il n’est pas acquis, et ne correspond pas aux besoins, pour des raisons techniques de date anniversaire, que les syndicats auraient pu expliquer à Sa jeune Majesté.

La détresse des librairies, des galeries d’art, des cinémas indépendants, des bars musicaux ? Pas un mot, sinon qu’ils pourront rouvrir à perte, en finançant eux-mêmes leurs mesures de sécurité et la baisse énorme de leurs jauges.

À la cale, les libraires et autres Robinsons de bibliothèques, et bien contents s’ils y dégottent du fromage. À l’arrêt, les tournages, les festivals, la danse, le cirque, les instruments à vent, les chanteurs, tout ce qui touche, tout ce qui vibre, tout ce qui met en lien les humains. Artistes, écrivains, il vous faut assumer le naufrage que les gouvernements successifs, en appauvrissant l’hôpital public, ont rendu possible.

Car nul ne sait vers qui vont aller les enveloppes supplémentaires accordées, et quels en seront les montants exacts. Le gouvernement a débloqué plus de 45 milliards pour atténuer l’effet économique du confinement ? Le secteur culturel, confiné pour des mois, qui représente 2,2% du PIB et 1,4 millions d’emplois directs, n’aura droit en tout qu’à quelques centaines de millions de l’Etat.

Vous êtes comptable du désastre

Pourquoi un tel déséquilibre avec les aides accordées pour sauver l’industrie automobile ou l’aviation ? Pourquoi laisser mourir la vitalité culturelle alors même qu’elle est une condition nécessaire au développement du tourisme et d’un nombre très important d’activités induites ?

Plus intimement comment ne pas parler, à la veille du déconfinement, de l’impérieuse nécessité de l’art, de la littérature et de la pensée, sans lesquels aucun d’entre nous n’aurait tenu durant ces semaines de repli consenti ? Comment ne pas sentir qu’il est tout autant vital de rétablir le contact, et que jamais les « outils numériques » ne seront mieux apparus pour ce qu’ils sont, des succédanés de relation sociale, des ersatz de présence, des pis-aller ?

Aider le secteur culturel ce n’est pas exercer le droit du Prince. Mais la tradition aristocratique de la culture française perdure, et la subvention culturelle n’est pas envisagée comme un dû. On rassemble autour de soi, dans les dorures versaillaises ou le champagne rive gauche canaille, les artistes avec qui il fait bon être photographié, et on fait l’aumône. Plus exactement, pour ne pas se salir, on donne au centre national de la musique qui fera l’aumône lui-même. On ne précise pas les montants, entre aristos on ne parle pas argent n’est-ce pas ?

La culture, les arts, l’éducation populaire sont des droits. Pour les citoyens, qui souffrent de ne pouvoir aller au spectacle ou acheter un livre (les cavistes sont ouverts mais fermés les libraires), pour les artistes et ceux qui en vivent.

La crise sanitaire va priver le secteur culturel d’activité pendant cinq mois au moins. C’est à l’État de compenser, non par l’aumône méprisante mais par la juste réparation du préjudice dont il est, par ses décisions, responsable, et comptable.

AGNÈS FRESCHEL
Mai 2020