Islamo… toi-même !

Journal Zibeline actualit� culturelle

Rien, ni une foi ardente ni le sentiment que celle-ci est piétinée, ne saurait justifier d’assassiner au nom d’une croyance. Dans le même mouvement, personne n’est en droit de penser que les musulmans de France et du monde, du fait de leur appartenance religieuse, valideraient des actes d’une atrocité sans nom, commis en le leur. Ce n’est qu’à partir de ce double postulat qu’il convient d’activer sereinement le nécessaire débat, de faire cheminer sa pensée et sa réflexion sur les épreuves que la communauté humaine, avec ses symboles, est en train de traverser. Sans tabou, ni anathème, et avec un raisonnement qui prenne en considération les éléments historiques et géopolitiques dans leur exhaustivité.

Au lieu de cela, l’opinion s’emballe, chauffée à blanc par un climat délétère qu’alimente une ouverture des vannes nauséabonde par « l’élite » politique. Ainsi à Nîmes, un gérant de supérette se sent autorisé à inscrire sur sa façade « Interdit aux femmes voilées ». À Avignon, un déséquilibré de la mouvance identitaire menace d’une arme de poing un commerçant maghrébin. Ailleurs, des milices d’extrême-droite défilent ouvertement dans les rues. Sur les réseaux sociaux, la guerre civile a déjà commencé. S’il n’y a plus rien d’étonnant à entendre rivaliser de déclarations Marine Le Pen (RN) et Éric Ciotti (LR) pour déterminer lequel est le plus raciste des deux, il est choquant que le gouvernement de la France tienne des propos indignes de républicains. Ici, un ministre de l’intérieur que certains rayons de supermarché choquent davantage que ses propres tractations sexuelles. Là, un ministre de l’éducation qui pointe un prétendu islamo-gauchisme universitaire, se glissant dans les bottes des héritiers de ceux qui pourfendaient un  judéo-bolchevisme de sinistre mémoire.

En décembre, sur injonction du président de la République, est soumis au Conseil des ministres un texte passé de projet de loi « contre le séparatisme » à « confortant la laïcité et les principes républicains ». Un ressaisissement sémantique rassurant mais qui ne changera pas l’orientation stigmatisante de la future législation. L’émotion suscitée par les attentats de Conflans-Sainte-Honorine et de Nice, et la crainte de voir un fanatisme religieux s’attaquer aux fondamentaux du vivre ensemble, ne peuvent légitimer la normalisation des discours d’exclusion et encore moins des politiques qui les institutionnalisent. Depuis la première loi sur le voile, l’ensemble des dispositions n’ont fait que démultiplier des situations -très minoritaires- qu’elles étaient censées interdire ou limiter. Bien plus grave, focaliser nos peurs sur une religion, un mode de vie ou une culture consiste à rejeter continuellement les musulmans ou supposés tels dans une position de citoyens de seconde zone et à les désigner comme troublant l’ordre public.

Pendant que l’on instrumentalise la laïcité -dont beaucoup parlent sans savoir réellement ce qu’elle est- à des fins électorales, la puissance publique déserte les quartiers populaires et les territoires déclassés qu’elle vide de ses services publics. Tandis que le monde de la finance et les grands groupes continuent de dévaster nos vies. La crise sanitaire révèle la réalité des inégalités de notre « grand » pays, creusant comme jamais les écarts entre les plus pauvres et les plus riches. Mais de ce séparatisme-là, la Macronie et ses alliés n’en parlent pas.

LUDOVIC TOMAS
Novembre 2020