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Il faut savoir demander pardon

Journal Zibeline actualit culturelle

Emmanuel Macron ne s’est pas rendu au Rwanda pour la commémoration des 25 ans du génocide. Un problème d’agenda chargé qui lui a fait décliner l’invitation du Président Paul Kagame à cette cérémonie de la Paix. Aucun chef d’État n’a répondu à l’invitation et seul Charles Michel, Premier Ministre Belge, est venu parler de « la part de responsabilité face à l’histoire » que « veut assumer » son pays.

Mais si la Belgique est bien l’ancienne puissance coloniale dans cette région des grands lacs, le rôle de la France à la fin du dernier septennat de Mitterrand relève, quel que soit l’angle où l’on se place, de la complicité avec un gouvernement génocidaire. La France a soutenu le gouvernement provisoire Hutu après l’attentat contre le Président Habyarimana, elle lui a livré des armes, elle a ignoré les nombreux signaux d’alerte annonçant le génocide, dont les pogroms réguliers des Tutsis les années précédentes. Elle a ensuite protégé la fuite des génocidaires, au nom d’une alliance historique avec les Hutus.

Il y a eu en 100 jours 1 million de morts, 10 000 par jour. La population était armée, prête à l’élimination de la minorité Tutsie, et l’Élysée est au moins coupable d’aveuglement entêté. Il est temps, plus que temps, de demander pardon. Mais comment Mitterrand l’aurait-il fait alors qu’il ne reconnaissait même pas la responsabilité de l’État vichyste dans la déportation des Juifs français ?

Il a fallu Jacques Chirac, en 1995, pour demander pardon au nom de l’État, et indemniser les descendants de la spoliation de leurs biens. Et Nicolas Sarkozy, en 2012, pour reconnaître l’abandon des Harkis et des Musulmans français au massacre programmé du FLN.

Le présent des peuples ne peut reposer sur des massacres occultés. Moins encore sur des génocides que l’on aurait pu, sans aveuglement, éviter, et sur des alliances diplomatiques qui passent l’éponge sur des crimes contre l’humanité.

L’Algérie vit aujourd’hui ce que son peuple appelle sa deuxième Libération, et l’occasion nous est donnée de regarder en face l’histoire de la France postcoloniale, ses rapports avec l’Algérie, le Rwanda, les liens de Sarkozy et Kadhafi, ceux de Chirac avec Omar Bongo. Les peuples sont, comme les hommes, incapables de vivre sans violence et sans haine quand ils planquent des cadavres dans leurs placards et la République française, gouvernée depuis toujours par des hommes blancs chrétiens, en planque à tous les étages : juifs, algériens, marocains, harkis, kanakes, comoriens, antillais, centrafricains, ivoiriens, gabonais et rwandais. Elle n’a pas toujours commis elle-même les crimes, mais continue à garder les cadavres sous clef au nom des intérêts supérieurs de la Nation. Supérieurs à quoi ?

Jusqu’à l’intime

La résilience ne peut advenir sur des traumatismes refoulés et des responsabilités niées. La France est le seul pays où le mouvement MeToo, qui s’est traduit par un dénonciateur Balance Ton Porc, a été doublé par une hallucinante tribune sur Le droit d’être importunée. L’ampleur du phénomène du harcèlement des femmes -sans parler du viol- implique que la plupart des hommes en sont, à divers degrés, coupables, dans leurs relations de travail, familiales, de couple. Que notre société est construite sur l’obligation pour devenir un homme de subjuguer les femmes, et de celle, pour devenir une femme, de séduire les hommes. Comment le « consentement » pourrait-il être instauré sur tant de domination consentie ?

Il faudrait, pour cela, regarder nos comportements en face. Les violeurs bien sûr, mais aussi les harceleurs de rue, les patrons peloteurs et ceux qui complimentent, les collègues qui coupent la parole aux femmes, ceux qui ne les voient pas, ceux qui laissent leurs femmes les servir, les parents et les marchands qui assignent les genres, les femmes séduites qui se comportent en collabos. Aucun harceleur n’a pris conscience qu’il devait demander pardon. Pas même le violeur qui a failli devenir Président de la France. Tout cela fabrique et reproduit, irrémédiablement, de la violence…

Quant à l’habitat marseillais insalubre, personne n’est responsable. Aucun pardon n’est demandé aux familles des victimes de la rue d’Aubagne, aucun à la vieille dame tuée par la police sur son balcon durant la manifestation, aucun aux milliers de délogés qui ne parviennent pas à obtenir les arrêtés de péril nécessaires à leur indemnisation. Jean-Claude Gaudin a même déclaré, en conseil municipal, que « la générosité de la ville » à leur égard allait cesser. Première mesure : ils n’auront plus droit aux cantines gratuites.

Demander pardon ? Vous rigolez…

AGNÈS FRESCHEL
Avril 2019