Fuentes, Camus, nos blessures

Journal Zibeline actualit culturelle

Le 17 mai Monsieur Mitterrand a qualifié l’arrivée de Madame Filippetti de «chance pour le ministère». Une façon élégante de céder la place, et de souligner que la nouvelle ministre est un écrivain. Qui cite Carlos Fuentes, sait que les lettres et les arts ont le pouvoir de nous blesser, et qu’ils font de nous des hommes.

Carlos Fuentes nous avait éblouis cet automne à Aix-en-Provence quand, invité des Écritures Croisées, il avait expliqué comment parfois il percevait la grâce des choses, et comment il travaillait à la rendre dans ses récits, en passant par la douleur, et la lutte.

C’est cette blessure qui, parce que sa douleur nous éveille, nous empêche de mourir. Cette blessure qu’il nous faut entretenir, susciter, préserver comme un bien précieux, parce qu’elle est fragile, et s’amenuise. Parce qu’il est tentant de l’éviter, au risque de dépérir.

Aix-en-Provence ne connaitra pas la blessure de Camus. L’écrivain qui inventa la pensée de midi, symbole d’une Méditerranée qui cherche au fond de chaque homme ce qui le tient debout, ne sera pas au programme de notre Capitale Culturelle 2013. Qui fera peu de place à la littérature, au théâtre, et semble céder à la défiance des mots.

La suppression de cette grande exposition a lieu au lendemain des élections, et des déclarations de Maryse Joissains qui veut faire de sa ville un «village gaulois», lieu de résistance à l’envahisseur socialiste. On savait qu’elle n’aimait pas Camus, il semble que des cafouillages s’y soient rajoutés. Mais quel que soit le responsable de l’annulation, Camus nous manquera.

En cette terre d’immigration abritant enfants de Pieds-noirs, de Harkis, d’Algériens, en ce pays si clair votant pour le Front National comme nul autre, l’exposition pilotée par l’historien Benjamin Stora aurait permis de questionner une blessure commune : la guerre d’Algérie, l’exil, le sang versé, les tortures. Elle aurait également mis au jour les obsessions de l’écrivain, la révolte, la conscience, la joie. Autant de mots qui disent notre commune «condition humaine», et auraient pu apprendre au village gaulois, et à tous ceux qui croient que le repli préserve, que c’est en regardant le soleil que l’on vit l’éblouissement.

AGNÈS FRESCHEL

Mai 2012