Et le gagnant est… Blanc !

Journal Zibeline actualit� culturelle

La 35e édition des Victoires de la musique s’annonce monochrome. Physiquement, par la couleur de peau des nommés ; artistiquement, par le style musical des œuvres sélectionnées. Un choix inacceptable, dans un pays d’une si grande variété de création musicale. Les organisateurs de la compétition ont décidé de fusionner, dans la catégorie Album, les six déclinaisons qui existaient jusqu’à l’année dernière, réduisant ainsi de treize à huit le nombre de récompenses décernées. Résultat : la suppression pure et simple des distinctions pour les albums de musiques du monde, musiques électroniques, rap, musiques urbaines, rock et chansons. Une mise à l’écart de fait de la diversité culturelle dans la production discographique nationale. Certes les frères Tarik et Nabil de PNL, venus de la cité des Tarterêts en banlieue parisienne, Malik Djoudi et son électro pop lancinante ou encore le succès commercial de Vitaa et Slimane font une très minoritaire exception à la règle. Mais ces « arabes de service » masquent mal la profonde incompréhension, par les organisateurs, de la vitalité et la diversité des champs musicaux du monde, électro et urbains.
Loin de nous d’émettre un jugement sur le talent ou la légitimité des musiciens retenus. D’Alain Souchon à Catherine Ringer, en passant par Philippe Katerine, Clara Luciani, Suzane et Jeanne Added, la créativité est, ou fut, incontestable. On peut tout aussi légitimement estimer qu’il faut sortir des étiquettes des rayons de disquaire. Mais force est de constater que ce choix, dans un monde souvent aseptisé et guidé par le marché, exclut de fait un grand nombre d’artistes de ces Victoires. Concrètement, les musiques du monde, le rock et l’électro ont disparu des écrans.

Défaite de la musique
Aurions-nous pourtant pu imaginer des Victoires de la musique sans Manu Chao, Rachid Taha, Souad Massi, Ibrahim Maalouf ou plus récemment Camélia Jordana ? Sans Soprano qui remplit les stades ? Le public averti ou curieux n’attend rien de cet événement médiatique. Il sait que la scène musicale française est bien plus bariolée que celle que nous servent les grand-messes audiovisuelles. Les spectateurs, partout en France, remplissent les salles de concert, petites et grandes, les festivals. Même s’il existe chez ces derniers une tendance à vouloir assurer la billetterie en programmant les mêmes têtes de gondole qui, de leur côté, cherchent à gonfler les dates de leurs tournées pour compenser la chute du marché du disque.
Mais comment parler de victoire de la musique si la diversité culturelle en ressort vaincue ? La question n’est pas esthétique, elle est bien culturelle et donc politique. Une telle invisibilisation de la diversité dépasse largement le domaine de la musique, et renvoie à l’effacement médiatique des racisés, des post-colonisés. Pourquoi ce pays refuse-t-il de voir, et surtout de montrer, celles et ceux qui le composent, qui irriguent son histoire et enrichissent ses identités ? Si le monde de la culture n’est pas à l’avant-garde de cette question-là, pour la poser et y répondre, qui le sera ?

LUDOVIC TOMAS
Février 2020