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De l’art du débat

Journal Zibeline actualit culturelle

Ah ! Le débat démocratique ! Quelle ENTOURLOUPE disent les Gilets Jaunes, et quelle histoire ! Depuis Platon on veut nous faire croire que le dialogue permet l’échange et la construction d’une pensée démocratique, mais depuis Diderot on sait que le progrès vient de la parole marginale, et depuis Marx de la dialectique. Le Grand Débat ? Parler n’est pas construire, et nul n’est dupe !

Le peuple n’a pas besoin d’un Grand Débat, de cahiers de doléances, d’expression libre quand le refus d’entendre est aussi évident. Depuis trop longtemps les manifestations et les grèves restent lettre morte, les référendums européens, depuis trop longtemps les élus font croire qu’ils manquent simplement de pédagogie, piétinant encore et encore les décisions du peuple. Depuis trop longtemps les élites sociales discréditent ce qui pourrait sortir de bon, de vrai, de la parole des petites gens, anticipant leur racisme, leur sexisme, leur homophobie, les prenant pour des cons, les gavant de pensée et de divertissements merdiques, oubliant que les fascismes, toujours, se sont installés avec la complicité voire la volonté des riches et des puissants, et non par la révolte du peuple.

La colère des Gilets Jaunes est claire : ils veulent plus d’égalité sociale, le rétablissement de l’ISF, la hausse des minima sociaux, des salaires, la fin de la république des riches, le référendum d’initiative citoyenne pour agir directement dans une démocratie où les représentants du peuple ont failli. Ils veulent qu’on arrête de les viser sous prétexte que des casseurs identifiés se mêlent à eux. Qu’on arrête de les soupçonner d’homophobie, de racisme, de sexisme, comme s’il s’agissait de maux spécifiques du peuple, et que les femmes ne tenaient pas les ronds points et les micros.

Les Gilets Jaunes ont réussi à réunir leurs délégations dans la Meuse et à produire en deux jours un manifeste commun. Ils se sont organisés par la base, en remontant, en se méfiant de la représentation et de la hiérarchie. Une construction en rhizome, par la collaboration, le rapport de force et l’écoute, que les intellectuels observent depuis 15 ans dans les mouvements associatifs, alternatifs et l’économie sociale, mais qui peinait à atteindre la sphère politique.

Aujourd’hui, quelque chose a changé qui ne rentrera pas dans l’ordre : même si la traduction électorale en reste incertaine, le pouvoir actuel vacille, et avec lui la notion même de représentation du peuple par ses élites. Au monde culturel de s’en emparer et de faire art, du côté du peuple ou des préservés, de la lutte ou de la méfiance, de la solidarité ou du mépris. Car les Gilets Jaunes appellent à ce que chacun les rejoigne dans leur volonté constituante, conscients du travail à accomplir pour ne pas être débordés, et de la vigilance à exercer pour entendre les combats particuliers. En dialoguant, en débattant, pour de vrai.

Agnès Freschel
Janvier 2019