De la soumission des artistes

Journal Zibeline actualit culturelle

Les artistes, les compagnies, les opérateurs culturels, sont dépendants du financement public accordé par les collectivités publiques, dirigées par des élu-e-s du peuple. Dans un contexte de réduction globale des financements publics, les acteurs culturels sont, depuis des années, gravement mis à mal. Ils cherchent, partout, des ressources, et ne peuvent se permettre de se mettre à dos les collectivités publiques et les politiques.

Leur art en est-il moins engagé ? Il serait faux de l’affirmer : les prises de position actuelles des artistes, dans leurs œuvres, pour la cause des migrants par exemple, ou des pauvres, des opprimés, des cabossés, des gilets jaunes, est fréquente, et réelle. L’art public est social, presque toujours, révolutionnaire dans ses formes ou ses propos, souvent. Mais l’attitude des opérateurs culturels ?

Communication électorale

La tentation de se servir de la culture à des fins de communication politique n’est pas neuve : la Capitale Culturelle Marseille Provence 2013 n’est sans doute pas pour rien dans la réélection de Jean-Claude Gaudin ; les kakemonos portant mention des subventionneurs tentent leur déploiement auprès des scènes de tous les festivals ; quant à Jean-Noël Guérini, il se servait notoirement de la subvention culturelle pour récompenser ou punir les villes des Bouches-du-Rhône qu’il voulait conquérir ou conserver.

Aujourd’hui la plupart des conférences de presse laissent, sans sourciller, une large place aux discours d’autopromotion des représentants politiques des collectivités. Souvent en mairie, sans que les journalistes ne puissent poser de questions, elles sont devenues des cérémonials de présentation des programmations chapeautées par des intérêts directement électoraux : il s’agit non de mener une politique culturelle mais de la faire valoir, et briller, auprès des électeurs, en passant par la presse elle-même assignée à un rôle de communication contraire à son code déontologique. Tenue par des impératifs économiques aussi impérieux que les opérateurs culturels, la plupart des médias ne peuvent se passer des campagnes de communication des collectivités, et transforment leur rubrique culturelle en outil de promotion pour les institutions.

À voix haute

Les acteurs culturels parlent, et dénoncent, dans des propos toujours officieux, certaines pratiques : le retard de décision de la collectivité régionale, qui repousse les subventions de l’année à juillet et empêche toute visibilité, et toute action, pendant 6 mois ; les difficultés des services de la Ville de Marseille à se faire entendre de la Mairie en matière d’ouverture des bibliothèques et des musées ; la propension qu’ont la plupart des collectivités à se déclarer opérateurs culturels et à fabriquer des événements coûteux anecdotiques et de faible intérêt artistique, des trois jours de la BD à la semaine italienne ou à l’année de la gastronomie…

Cela est devenu presque normal, invisible, incontestable : les opérateurs culturels subventionnés pour créer librement se voient aujourd’hui « invités » à entrer dans les opérations institutionnelles. Ce qui est illégal -la subvention culturelle ne peut faire l’objet d’une contrepartie- et se fait donc discrètement. Les opérateurs culturels se plaignent donc de devoir entrer dans des cases qu’ils n’ont pas choisies, mais sans se fédérer pour le dénoncer : à plusieurs reprises et de divers côtés Zibeline a été alertée de coups de fil enjoignant à participer gratuitement, ou symboliquement, aux Dimanches de la Canebière, par exemple, sous la menace à peine voilée d’une baisse de subvention.

Par peur des représailles, par sens des responsabilités auprès de leur personnel et de leur public, tout cela reste secret. L’intention est sans aucun doute louable, mais il faudrait que les opérateurs culturels se demandent, sous peine d’être définitivement asservis, comment ils sont socialement, politiquement, artistiquement le plus utile : en se soumettant à la pression politique pour pouvoir continuer à produire du sens, ou en la dénonçant publiquement afin d’en changer le cours ? Le choix est plus que difficile.

Zibeline a clairement choisi, et fait face à des difficultés financières inédites dues au retrait, depuis 3 ans, de toute campagne de communication de la Ville de Marseille et du Département des Bouches-du-Rhône.

AGNÈS FRESCHEL
Mars 2019