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Clivant la culture ?

Journal Zibeline actualit culturelle

Dans les années 70 puis 80 un combat -puisqu’il faut l’appeler par son nom- a été mené par les artistes et les acteurs culturels pour amener les œuvres vers le peuple, et faire entrer les arts populaires dans les murs protégés des institutions culturelles. Un flambeau repris des maîtres anciens, Georges Henri Rivière et l’écomusée, Jean Vilar et le théâtre populaire, Fernand Léger et son investissement de l’espace public, et tous les pionniers des arts de la rue, des musiques amplifiées, des arts et traditions vivantes du monde, de la pop philosophie. Une lutte qui a fait construire des théâtres en banlieue, en région, qui a envoyé les artistes dans les entreprises, les écoles, les prisons, les hôpitaux. Une lutte, surtout, qui a fait entrer les pratiques de chacun dans la Haute Culture, jusque dans les œuvres, déverrouillant les corps de la danse, faisant entendre les mélodies traditionnelles, la fertilité langagière du rap, travaillant la photo de famille, le tag, la BD, comme des œuvres d’art possibles.

Aujourd’hui cet élan s’est ralenti. Sans doute parce qu’il est moins un combat, mais aussi parce que ses ennemis sont plus diffus, nombreux, divers, armés. Ennemis, bien sûr, ceux qui spéculent sur les graffs et le rap, et influencent les circuits de l’art pour faire monter la côte de ce qu’ils possèdent. Ennemis, moins conscients, les médias qui s’excusent quand ils font un sujet culture, parce qu’ils pensent que leur public cible n’a pas les moyens intellectuels de s’intéresser à l’art, destiné à l’élite. Ennemis, surtout, les producteurs qui prémâchent une pseudo culture populaire qui n’est que populiste, des jeux vidéos qui apprennent à tuer, des blockbusters, des stars fabriquées pour faire rêver adolescents ou ménagères en mal de révolte simpliste, de sentimentalité mièvre ou de nostalgie ressassée. Ennemis, hélas, les comités d’entreprise qui ont renoncé à l’éducation populaire et servent aujourd’hui à leurs salariés la soupe culturelle populiste vue à la (mauvaise) télé.

Renoncer à la distinction

Mais ils ne sont pas les seuls à penser que le peuple est incapable d’accéder à des œuvres et des pensées complexes.

Le monde culturel a compris la nécessité de la médiation et favorise l’accès aux artistes et aux œuvres. Lutte contre les médias, explique aux CE, accueille les jeunes gens aliénés à leur téléphone portable en essayant sincèrement d’intéresser leur regard.

Mais les acteurs culturels ont-ils renoncé à ce que leur culture les distingue du goût commun ? À ce plaisir non de partager l’art, mais d’être quelques-uns à vraiment l’apprécier ? Faisons-nous l’effort nécessaire pour que les cartels de nos musées, les feuilles de salles de nos théâtres, les affiches de nos spectacles puissent être éclairantes pour ceux qui ne savent pas qui sont Joël Pommerat, Claude Lévêque ou Sasha Waltz, ce que sont le quatrième mur et la musique sérielle ? Pourquoi les musées d’art se visitent-ils dans le même silence que les églises, pourquoi le public habitué aux musiques savantes s’offusque-t-il quand les néophytes applaudissent entre les mouvements ? Pourquoi, surtout, les opprimés, les damnés de la terre, arabes, noirs, racisés de toutes origines, femmes, jeunes, classes populaires, ont-ils si peu d’accès à la parole artistique, dominée massivement par des hommes blancs de plus de 50 ans ? Pourquoi le peuple est-il tenu loin de la représentation diverse de lui-même ?

L’œuvre d’art, depuis les cavernes, est ce qui élève l’âme, rassemble, permet de sublimer la condition humaine, d’ouvrir un au-delà de pensée ou de beauté, de complexité ou d’épure. Mais depuis la même époque elle est aussi ce qui distingue l’aristocrate, le patricien, le bourgeois. Elle se niche au cœur intime de nos contradictions sociales, de notre désir d’approcher l’autre, et de nous en distinguer.

Reprendre la lutte culturelle

La distinction sociale par la culture est une réalité. Elle est moins violente, moins injuste, que la distinction par l’argent, mais la Culture restera clivante, alors même que cela n’a pas lieu d’être : contrairement à l’argent, la culture ne s’use pas si on la partage, et la transmettre ne nous enlève rien.

C’est pourquoi nous devons recommencer à lutter ensemble, politiquement, contre la persistance d’une Haute Culture élitiste -opéras parisiens, patrimoine aristocratique- financée massivement par l’État. Et dans le même temps, les CE et les écoles, les lieux alternatifs et de banlieue, les grands festivals de musiques actuelles, doivent se défendre des raccourcis de la sous-culture de masse qui fait de nous, chaque jour, des consommateurs volontaires de produits médiocres ou aliénants. Alors le plaisir de l’art, qui est consubstantiel à notre humanité, pourra enfin nous rassembler.

AGNÈS FRESCHEL
Septembre 2018