Carence d’humanité

Journal Zibeline actualit� culturelle

La menace de disparition d’un journal n’est jamais une bonne nouvelle. Surtout lorsqu’il a pour nom l’Humanité. Le quotidien fondé par Jean Jaurès en 1904, contraint de se déclarer en cessation de paiement, est aujourd’hui placé sous la protection judiciaire d’un tribunal de commerce.

La presse papier est en crise, on le sait. Et la situation de l’Humanité pourrait être celle de bien d’autres publications si elles n’étaient pas liées à de puissants groupes capitalistiques dont l’investissement, à perte, dans le secteur de l’information, ne vise qu’à fabriquer de la pensée unique.

L’Humanité, lui, est indépendant, des financiers comme des vendeurs d’armes. Dans la presse quotidienne nationale, il est le seul exemple avec La Croix. Dans nos régions, il y a aussi La Marseillaise, autre quotidien aux difficultés chroniques, qui vient de dépasser son objectif de 75 000 euros de dons via une plateforme de financement participatif pour lancer la refonte de ses outils numériques.

L’Huma a été porteur de tous les combats d’émancipation, de justice sociale, de solidarité internationale. Sa fête, en septembre aux portes de Paris, rassemble des centaines de milliers de personnes dans un joyeux magma politique, culturel et festif qui donne tout son sens au mot populaire. Oui, l’Huma joue un rôle singulier dans le paysage médiatique car il est l’un des rares à faire réellement vivre le débat d’idées. Pas de ces débats dont les contours sont cadenassés et les conclusions pré-écrites. En réalité, le pluralisme de la presse dérange. Et l’État, dont le rôle serait de prendre ses responsabilités pour l’assurer, aide paradoxalement davantage les titres qui n’en ont pas besoin.

Car au-delà de handicaps structurels ou liés au marché, ce sont bien l’État et les banques qui créent les conditions de l’asphyxie de l’Humanité : au sortir des états généraux de la presse, en 2015, un million d’euros lui a été retiré quand d’autres accédaient à des aides publiques. Du côté des banques, aucune n’a souhaité accompagner les besoins du journal.

Les tenants du système, confortés par quelques experts auto-désignés et squatteurs des plateaux de télé, diront qu’il s’agit là de titres symboles d’un autre temps et qu’il faut s’adapter au nouveau monde. Désignent-ils ainsi celui qui, de Bolsonaro à Trump, de Poutine à Erdogan, de Macron à Merkel, voit dans le néo-libéralisme débridé le secret d’un ruissellement à succès ?

Un journal est avant tout écrit par des femmes et des hommes qui décrivent des faits et les analysent au regard de leur sensibilité au monde, de leur rapport à l’humain et à la planète. L’Humanité apporte une voix dissonante dans le concert des faiseurs de guerre et des casseurs de droits. Récemment, son directeur se faisait quasiment exclure d’un débat télévisé sur les Gilets jaunes car il refusait d’aborder le mouvement par le prisme exclusif de la violence, préférant parler du fond revendicatif. Y a-t-il anecdote plus parlante pour comprendre le glissement du traitement journalistique des chaînes d’information en continu ?

Dans un même mouvement, les responsables communistes, y compris celles et ceux élus à l’Assemblée comme au Sénat, sont « exclus » des grand-messes médiatiques. Invisibles ceux qui, dans l’opposition, appartiennent pourtant au premier parti de France en nombre d’adhérents, comme l’a dernièrement affirmé la commission nationale des comptes de campagne. À l’heure où des coups sont méthodiquement portés aux principaux conquis sociaux issus de la Résistance et du mouvement ouvrier, tous imprégnés de la sensibilité communiste, la classe dominante semble vouloir également effacer des antennes leurs héritiers, toujours actifs et bien vivants.

LUDOVIC TOMAS
Février 2019