Quand culture rime aussi avec économie

Économie et culture

Quand culture rime aussi avec économie - Zibeline

Voilà une bien étrange association de mots, mais qui s’impose en plein festival d’Avignon dont nul n’ignore les flux d’argent qu’il génère…

Peut-on parler de satisfaction des besoins, et donc d’économie, à l’heure où la finance prend le pas ?

Le mot économie vient du grec oïkos qui signifie le foyer : par extension, elle s’occupe de ce qui est calculable pour satisfaire les besoins du sujet. Or on peut très bien (sur)vivre sans lire un livre ou voir un spectacle. Ce n’est pas un besoin immédiat, et on fonde donc l’idée de son économie sur sa valeur marchande, qui n’est qu’une composante de l’économie véritable.

La recherche sur l’économie culturelle fut ainsi longtemps négligée : comment rationaliser l’œuvre d’art échappant aux valeurs d’usage et d’échange ? Comment calculer la valeur de cette photo, de ce film, de ce spectacle ? Ainsi, lorsqu’il est question d’économie de la culture, on la confond presque toujours avec son financement, au mieux avec ce qu’elle rapporte indirectement aux commerces. Comme si on pouvait confondre la valeur de Molière avec ce qu’il en a coûté à Louis XIV, ou avec le prestige qu’il a apporté à sa Cour…

La culture fait-elle partie de l’économie contemporaine, ou du moins du marché ?

Plusieurs raisons ont favorisé l’intégration de la culture dans la pensée de l’économie : d’abord l’apparition de la culture de masse et de ses dérivés reproductibles, numériques ou mécaniques, dont la rentabilité est calculable. De ses Zénith aux tarifs prédictibles, de ses œuvres qui circulent et sont multipliables à l’infini, dont la copie seule (enregistrements), et le moyen de la lire (les divers lecteurs et les flux), peuvent générer d’importants bénéfices, qui ne reviennent qu’en très faible partie et à grands renforts de lois aux artistes (droits d’auteurs ou d’interprètes).

On prend également en considération, surtout depuis ce que la grève des intermittents a coûté à Aix et Avignon il y a dix ans, les retombées indirectes d’une création artistique sur un lieu. L’activité culturelle, non marchande et peu rentable, est donc considérée comme un facteur de développement économique des villes et territoires, et de l’économie privée. Le problème étant que cette rentabilité est globale, et que ce ne sont pas les investisseurs directs, mécènes ou collectivités publiques, qui encaissent les bénéfices de l’activité qu’ils financent. Par ailleurs le marché de l’art a ses tocades et se porte bien, il est un investissement sûr… pour les spéculateurs et non pour les artistes.

L’économie ce n’est pas seulement l’argent, mais le bénéfice social…

Plus philosophiquement et politiquement, l’économie culturelle se définit comme la prise en compte du bénéfice social que peut recevoir une nation. Ce que la collectivité gagne à avoir un peuple éduqué qui sort de chez lui (du foyer justement) pour aller à la rencontre d’œuvres. C’est cela que les économistes sérieux appellent la plus-value culturelle, peu aisément quantifiable mais néanmoins réelle, et transmissible mieux qu’un capital. Parce qu’on ne perd rien à la transmettre, plusieurs fois, comme tout ce qui relève de l’économie de la connaissance.

C’est sur cette valeur économique de la culture que bute toute rationalisation : quelle part de son budget la nation doit consacrer à la création artistique ? Comment déterminer le bien fondé culturel d’une œuvre ? Or la question essentielle -qu’est-ce que la culture, c’est-à-dire quelles sont les œuvres qui produisent du bien social transmissible- n’est jamais posée. Le rapport entre le potentiel émancipateur d’une œuvre et son coût n’est de fait pas immédiatement mesurable. Et si l’on peut bien dire aujourd’hui ce que «vaut» un Van Gogh parce qu’il a une existence physique, la plus-value d’une œuvre de l’esprit, de Shakespeare à Stendhal, n’est guère estimable, encore moins au moment où l’œuvre est produite.

Le calcul économique achoppe donc sur deux points : d’un côté la nécessité de soutenir des œuvres qu’«on» pense exigeantes (qui ? l’État ? des experts ? des mécènes ?), celles qui rencontrent peu de public immédiat mais qui font avancer la création ; d’un autre côté le financement des loisirs culturels d’un public déjà aisé, qui vient «voter avec les pieds» comme le dit Jean-Claude Gaudin lorsqu’il voit les foules rassemblées sur le Vieux Port, même lorsque c’est pour écouter Patrick Sébastien, dont on peut dire sans grand risque d’erreur qu’il possède peu de potentiel émancipateur.

La culture émancipe-t-elle ou reproduit-elle les inégalités sociales ?

L’œuvre d’art se doit donc de rencontrer un public, sans forcément le satisfaire, sinon la créativité n’avance guère ; mais on sait que cette créativité est forcément élitiste : l’homme a tendance à chercher dans le loisir culturel la reconnaissance de ce qu’il connait déjà ou a vu ailleurs, non la nouveauté, la douleur, la remise en cause de lui-même.

L’offre culturelle reproduit donc naturellement les inégalités existantes, inégalités d’éducation qui ne correspondent pas forcément aux inégalités sociales, mais les recoupent en grande partie : la culture intellectuelle n’est pas forcément pour les riches, qui aiment aussi retrouver ce qu’on leur a transmis plutôt que de découvrir, mais la culture pour pauvre est souvent, artistiquement, pauvre. Sans oublier que l’art a aussi une fonction divertissante, ce n’est pas à sa popularité que l’on peut estimer la valeur d’une œuvre : comme le souhaitait Brecht, la création se doit de faire avancer la conscience humaine.

Mais aux intellos qui l’oublieraient, rappelons ces mots de son Petit Organon pour le théâtre : «Traitons le théâtre comme un lieu où l’on s’amuse, ainsi qu’il convient de le faire dans une esthétique, et examinons quel sorte d’amusement nous agrée (…) la fonction la plus générale de l’institution théâtrale est le plaisir. C’est la plus noble fonction que nous ayons à assigner au théâtre.».

La valeur économique de la culture réside avant tout dans le plaisir, simple ou complexe, qu’elle crée.

 

RÉGIS VLACHOS et AGNÈS FRESCHEL

Juillet 2013