Hommage à Agnès Varda par Dominique Cabrera

D’une réalisatrice à l’autre

Hommage à Agnès Varda par Dominique Cabrera - Zibeline

Lundi, je suis allée avec une amie aux obsèques d’Agnès Varda. Métro Raspail. Il faisait froid. Je regardais la rue Campagne-Première et je me souvenais de la fin d’A bout de souffle. Jean Seberg court, la musique sonne fort, Jean-Paul Belmondo est tombé, il va mourir. Elle regarde en plein dans la caméra et en passant son pouce sur ses lèvres, elle dit : « Qu’est-ce que c’est dégueulasse ? ».

Ce regard nu dans la caméra, c’est le début du cinéma moderne, le cinéma de mes vingt ans quand je restais dans la salle toutes les séances pour saisir quelque chose de la révélation du film. Comment font-ils ? Est-ce que je peux le faire moi aussi ?

Les cinéastes sont des hommes. Mais j’ai vu une photographie, une photographie est une preuve. C’est pendant le tournage de L’une chante, l’autre pas, Nurith Aviv est à la caméra, son assistante Elisabeth Prouvost derrière elle, de l’autre côté Agnès Varda, la réalisatrice. Je voyais sur les visages de ces trois femmes le plaisir de la concentration et celui du désir. C’était les années Musidora. Il y avait aussi Vera Chytilova et Kira Mouratova. Tous ces A, c’était un signe, rosa la rose, dominus domina, les femmes feraient du cinéma.

La caméra, j’avais compris depuis longtemps qu’elle était en dehors du débat. Moulin du temps, rien ne lui ressemblait, elle captait l’instant. Comme les êtres vivants, elle se nourrissait du temps et le nourrissait. Ces femmes, les yeux aigus, le nez au vent, à l’affût, pénétraient le réel avec elle.

On dit que la caméra est phallique, mais masculin, féminin, l’objectif protégé par le pare-soleil, c’est le trou noir, le ventre pénétré par le réel. Magique caméra, bisexuelle, phallus et vagin, comme les êtres humains.

En remontant l’allée principale du cimetière Montparnasse, vers la tombe de Jacques Demy -dont elle a filmé les yeux dans Jacquot de Nantes en citant Prévert

Au loin déjà la mer s’est retirée

Mais dans tes yeux entrouverts

Deux petites vagues sont restées

je voyais les travellings d’une minute toutes les douze minutes de Sans toit ni loi. Mona, Sandrine Bonnaire, sortait des vagues. La silhouette de la Nurith d’aujourd’hui s’est profilée contre la tente blanche aux chapeaux pointus et la Sandrine d’aujourd’hui est apparue. Le temps ne cesse jamais de passer sauf au cinéma.

La tente était bondée. Il y avait deux femmes perchées sur une tombe, nous avons soulevé le cordon et grimpé près d’elles. De là, on voyait tout, les visages inconnus et les visages connus, les officiels et les artistes, les voisins, les copines et les cinéphiles « Regarde, Catherine Deneuve, Jane Birkin et Julie Gayet. Et lui, c’est qui déjà ? » Mes voisines de tombe habitaient rue Daguerre, elles l’appelaient Agnès. Elles avaient apporté des fleurs. Elles avaient vu ses films. Moi, j’avais tout vu, je l’aimais, depuis mes vingt ans, j’avais cherché ma voix en compagnie de ses fulgurances et de ses errances. À chaque rencontre elle était présente, en dialogue. On était en parenté. Ce qu’elles avaient préféré mes voisines, c’était les films documentaires, elles disaient personnels, Les plages d’Agnès et Sans toit ni loi. Mais aussi CléoVisages Villages. les films mélangés, les films sur la mort. La mélangite. La vie qui persiste et s’amuse. Son sujet.

Rosalie Varda Demy s’est placée derrière le pupitre transparent. Le soleil est sorti. Elle a parlé avec émotion et humour de la chance d’avoir été élevée par des parents artistes, des dix dernières années où elle avait choisi d’accompagner Agnès ma petite patate dans sa nouvelle vie de plasticienne, de cette mère formidable, fatigante, créative, exigeante. Ma chérie, c’est pas bien, il faut recommencer. On recommençait. Elle a fini en lui promettant que ses films et ceux de Jacques, on va bien s’en occuper.

Mathieu Demy a trouvé d’autres mots. La fantaisie d’Agnès. Ta mère habillée en patate à Venise ! On a ri avec lui. Le talent d’Agnès pour voir le verre à moitié plein quand il était à moitié vide et même quand il n’y avait pas de verre. Mathieu a remis à sa sœur une patate en or, ils se sont étreints.

Les petits enfants ont parlé de cette grand-mère qui ne faisait pas de gâteaux. C’était les obsèques de Varda mais aussi de madame tout le monde. Je pensais à sa vie pleine et à sa solitude, à la vieille dame nue dans les plumes de Sept pièces cuisine avec salle de bain, à Yolande Moreau dans Sans toit ni loi qui regarde dans la caméra en parlant de Mona morte gelée au fond d’un fossé, et que le film ressuscite.

On a applaudi Agnès pour la dernière fois, les applaudissements comme des vagues, encore, encore. On ne la verra plus. Il n’y aura plus de nouveau film de Varda. Le vent s’est levé dans les cheveux des femmes et là-haut dans les branches à l’unisson. La foule s’écoule. Matthieu Chedid et Yarol Poupaud jouent très fort L.A. Woman, des Doors. Je cueille des fleurs de cerisier au fond de la tente, je les filme palpitant sous le vent. Le long de l’allée, on marche entre des petits bouquets et des gros bouquets. Près de la tombe de Jacques, il y a un banc, du lierre, l’ombre douce. Je jette les fleurs de cerisiers dans le trou parmi les pétales de roses.

On se retrouve dans un café rue Daguerre. On boit, on mange, on parle d’elle et de nous.

DOMINIQUE CABRERA
Avril 2019

Photo: Les plages d’Agnès c Ciné Tamaris 2008