Vu par Zibeline

Donner le mot

 - Zibeline

Le 19 juin se tenait à la BMVR le 3e Forum Illettrisme, soutenu par le Crédit Mutuel. 13 associations ont reçu un chèque pour encourager leur action en faveur des populations privées de l’accès à l’écrit, et il suffisait d’entendre leurs représentants évoquer cette lutte au quotidien pour comprendre l’ampleur des dégâts. Extrait du site de l’ANLCI[1] : «9 % des personnes âgées de 18 à 65 ans ayant été scolarisées en France sont en situation d’illettrisme». Soit près d’une personne sur 10 qui -jeu de mots et constat amers- n’ont pas voix au chapitre dans notre société. Des jeunes, des vieux, des Roms, des prisonniers… des pauvres, de plus en plus de pauvres, de plus en plus pauvres ! Précisons qu’il s’agit là de misère intellectuelle contre laquelle l’argent ne suffit pas, mais qui nécessite du soin, de l’attention, du partage et du sens.

Catherine Dolto, marraine de cette édition, l’a souligné au cours d’une conférence lumineuse, où elle a éclairé de ses 30 ans d’expérience clinique en haptonomie les difficultés d’apprentissage rencontrées par un être humain lors de son développement. «Un enfant naît dans le chaos, il a besoin d’être accompagné afin de comprendre le monde dans lequel il vit. Il ne peut pas apprendre comme ça, il faut qu’il ait l’esprit ouvert et pour cela doit d’abord se sentir en sécurité affective.» Ce qui est dénié à beaucoup, et qui se répercute dans l’univers scolaire : «Mettre un enfant en situation d’échec à 4 ans, ça impactera toute sa vie. Contrairement à ce que notre époque voudrait, à force de croire que tout est quantifiable, l’affectif est sous-jacent à tout apprentissage. Le goût d’échanger soutient l’envie d’apprendre à lire et à écrire.» Au moment de l’adolescence, où les cartes sont rebattues, on réinterroge les règles avec les outils intellectuels acquis vaille que vaille, mais dans un contexte de peur et donc de régression : «si on s’est senti en danger dans l’enfance, on va se mettre à nouveau en danger». Décrochage, exclusion… Les travailleurs de terrain le savent bien, l’illettrisme va de pair avec une estime de soi ravagée.

Tout l’enjeu est donc d’aller rencontrer les personnes en difficulté là où elles vivent, de les aborder sans appuyer sur ce sentiment d’infériorité qui pèse déjà si lourd, de leur offrir du temps et des mots, la possibilité d’écouter, de s’entendre et de se dire. Tralalalalire à Perpignan envoie ainsi des lecteurs pour tout-petits au Restau du Cœur ou dans les prisons pour femmes, l’Institut Méditerranéen du Littoral ouvre les portes des Musées à des enfants-guides qui n’y auraient jamais mis les pieds sans lui, l’association Page Ouverte amène le livre sur les vagues terrains concédés aux Tziganes des Alpes Maritimes. Quelques grammes de finesse dans un monde de brutes : la culture ne se rendra pas sans combattre face à la barbarie.

Laissons le mot de la fin à la grande Catherine : «Une intelligence qui n’a pas de moyens d’expression devient auto-destructrice».

GAËLLE CLOAREC

Juillet 2012

 



[1] Agence Nationale de Lutte contre l’Illettrisme : http://www.anlci.gouv.fr/


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