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Entretien avec l'historienne Mathilde Larrère, spécialiste des mouvements révolutionnaires

Des révolutions et de leurs mots

Entretien avec l'historienne Mathilde Larrère, spécialiste des mouvements révolutionnaires - Zibeline

Invitée par les Amis du Monde Diplomatique d’Aix, Mathilde Larrère, donnait à la Bibliothèque Méjanes une conférence sur le thème Que vive la révolution !

Zibeline : Vous avez publié Révolutions. Quand les peuples font l’histoire (Belin), le terme « révolution » est au pluriel, comment le définiriez-vous au singulier ?

Mathilde Larrère : La définition demanderait de longs développements ! On peut cependant déterminer des invariants, la révolution est interclassiste, plurivoque. C’est d’ailleurs pourquoi beaucoup ont le sentiment de s’être fait voler leur révolution, car l’une des composantes l’emporte toujours sur les autres et les élimine… La révolution est aussi toujours l’émanation des peuples (au sens de classes populaires), ce sont eux qui font l’histoire, pas un homme seul ! Même si, dans les discours, émerge toujours la figure d’un homme. La révolution implique le changement en profondeur d’un ordre, il n’y a jamais de retour en arrière total. Il faut aussi préciser que la révolution n’est pas violente pour être violente, la violence est celle d’un pouvoir qui résiste, sauf quand il est déjà trop disloqué… Le pluriel est significatif, la révolution n’est pas une mais plurielle, chacune s’inspire des précédentes, pas toujours des mêmes. Dis-moi quelle révolution t’inspire, je te dirai qui tu es…

Le terme de révolution connaît aujourd’hui des dérives qui l’édulcorent et le dévalorisent…

C’est pourquoi il faut faire l’histoire des révolutions, parce que c’est le seul remède à l’actuel gloubi-boulga de récupération, de détournement, et de dénigrement de la révolution. C’est aussi nécessaire parce que c’est la condition pour qu’il y en ait de nouvelles : le propre de l’histoire des révolutions n’est pas de les renvoyer dans un passé où elles seront muséifiées, mais permettre de continuer de les penser, et de pouvoir les penser dans l’avenir. Depuis la chute du mur et l’affirmation de Francis Fukuyama « c’est la fin de l’histoire », à savoir la fin des révolutions -en gros c’est un « rentrez chez vous bonnes gens, le monde libre a gagné, le capitalisme et le libéralisme vont maintenant gentiment assurer le ruissellement des richesses (ça finira par venir) et il n’y a plus besoin de se révolter »-, tout le monde a le mot de révolution à la bouche. Le dernier avatar, c’est le titre du livre de Macron, lequel d’ailleurs ne faisait que renouer avec le détournement du terme déjà opéré avant lui par Ronald Reagan qui avait présenté sa prise de pouvoir et la politique qu’il avait menée comme une « révolution reaganienne ». À la récupération politique s’ajoutent les détournements mercantiles : tout est révolutionnaire, les machines à laver, les rouges à lèvres… jusqu’aux pavés rouges de la vitrine de Sonia Rykiel lors du cinquantenaire de 68 !

Une autre stratégie pour dénigrer la révolution est de la muséifier en la commémorant, car on ne commémore jamais que ce qui est mort.

Il y a une véritable culture de la révolution…

La révolution est fondamentale dans la culture : pas de Diego Rivera sans la révolution ! D’autre part, il faut être capable de penser la révolution, sinon l’on s’enferme dans un présent qui maintient les dominations actuelles jusqu’aux idéaux. La révolution est un aiguillon nécessaire. Si nous avons aujourd’hui un « état providence », c’est qu’il a été instauré par peur de la contagion (le terme renvoyant à une maladie est d’ailleurs significatif !) de la révolution russe. La peur est salutaire et permet des réformes !

Et les femmes dans tout ça ?

Les révolutions ont ouvert des brèches saisies par les femmes tout au long du XIXe siècle, en 1830, en 1848 puis 1871. La conquête des droits des femmes a été portée par les élans révolutionnaires, et l’ordre retrouvé ensuite a toujours été un ordre des sexes… Mais beaucoup d’éléments actuels, qui nous sont vendus comme merveilleux, puisent leur source dans le XIXe, ainsi en est-il de notre démocratie représentative…

Propos recueillis par MARYVONNE COLOMBANI
Mai 2019

Conférence donnée par Mathilde Larrère, maître de conférences à l’UPEM, historienne, spécialiste des mouvements révolutionnaires et du maintien de l’ordre en France au XIXe siècle, le 16 mai à La Méjanes, Aix-en-Provence.

Photo : -c- M.C.