Journal Zibeline - bannière pub Journal Zibeline - bannière pub

Faux-Bourg de Yohanne Lamoulère : un regard sur les quartiers populaires marseillais

Défaiseuse de clichés

Faux-Bourg de Yohanne Lamoulère : un regard sur les quartiers populaires marseillais - Zibeline

Portait intime d’une des plus brillantes photographes de sa génération : Yohanne Lamoulère

« Je ne fais pas partie de ces photographes qui disent : il faut que je fasse un livre. Je ne suis absolument pas fascinée par l’objet. » Yohanne Lamoulère en est pourtant à son deuxième recueil. Avec faux bourgs (aux éditions Le bec en l’air), la photographe rend un magnifique hommage aux quartiers populaires de Marseille et plus particulièrement aux jeunes gens qui les incarnent jusque dans leur chair. Ses voisins, en fait. Car c’est naturellement où elle vit qu’elle fabrique ses images. En toute liberté et en prenant son temps. À son arrivée dans la ville, au début des années 2000, elle s’installe à Saint-Antoine, avant la Calade, la Viste et aujourd’hui l’Estaque. « On a forcément un rapport particulier avec les gens près desquels on vit, où que ce soit. Pour moi, ces quartiers avaient quelque chose de mythique. » À l’image du film de Bertrand Blier, Un, deux, trois soleil, tourné en 1993 dans les quartiers Nord et fondateur pour elle. Ses modèles, elle les rencontre dans la rue. « Je travaille avec un vieil appareil. Cela prend du temps, cela créé une médiation. Les jeunes le vivent comme une preuve de respect. Ils sont flattés. Ils doivent aussi penser que je suis cintrée. » Ce qui l’attire chez ces gamins ? Leurs visages accidentés, leur fierté. « Dans les quartiers populaires, les corps ne se positionnent pas de la même manière dans l’espace public qu’à Périer (dans le 8e arrondissement de Marseille, ndlr) où tu t’ennuies très vite. La photo, c’est comme un duel. Et pour le provoquer, il faut en face un guerrier. ».

Avoir un objectif

Elle a du mal en revanche à expliquer de manière rationnelle ce qui l’a persuadé de devenir photographe. Sans doute son enfance, à Nîmes, entre les quartiers Richelieu avec sa mère algérienne et Saint-Charles avec son père ardéchois. Des quartiers populaires, déjà, mais en centre-ville ceux-là. Mais surtout un rapport à la scolarité qui s’est dégradé au fil des ans. « J’étais en école primaire d’application. On était 8 ou 9 en classe et ça m’a beaucoup apporté. » Après, ça se complique. Au collège, c’est « l’horreur » ; au lycée, elle tiendra deux mois avant de se faire renvoyer. « Je me suis fait broyer par le système. J’étais inadaptée. Plus aucun bahut ne me voulait. Il fallait trouver une solution. » Un aléa familial l’emmène aux Comores où elle obtiendra finalement son bac. « C’est à ce moment-là que j’ai décidé que je voulais faire de la photo. Je ne sais absolument pas pourquoi. Je n’y connaissais rien. Je n’avais pas d’appareil photo. C’était absurde. Mais c’était comme une bouée, une technique de survie, ça s’est ancré en moi comme quelque chose à suivre parce qu’il fallait avoir un objectif sinon j’allais crever. » À son retour en France, après un passage en Histoire de l’art à l’université de Montpellier, elle se met en tête d’entrer à l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles. « Je me suis enfermée quotidiennement à Carré d’Art (la médiathèque nîmoise, ndlr). Pendant un an, j’ai arrêté de fumer des joints et j’ai lu. Je suis allé au concours préparée comme ça et je l’ai eu. » Aujourd’hui suffisamment sollicitée en tant que photographe de presse, elle peut mener ses projets personnels sans contraintes, notamment économiques. Ses projets ? Un travail sur le genre, avec la complicité de Bruno Le Dantec, auteur activiste marseillais. Un autre sur le désir et la sensualité chez les jeunes des quartiers populaires. Encore eux.

Changer Marseille

« Sortir un bouquin sur presque dix ans de photographies à Marseille, un mois avant les effondrements de la rue d’Aubagne, ça fait bizarre. » Comme beaucoup de Marseillais, elle passe de phase d’amour en phase de désamour pour la ville dont elle n’est pas certaine de supporter la violence des transformations. Estimant que « Gaudin a fait trop de mal » pour pouvoir en effacer les traces. « Il faudrait un miracle municipal pour qu’on se réapproprie tout ce qu’on a perdu. On savait que 2013 aurait l’effet d’un rouleau compresseur de la gentrification. » C’est d’ailleurs ceux dont elle partage « une même lecture politique de la ville » qu’elle a choisi d’intégrer les textes dans faux bourgs : Alèssi Dell’Umbria, auteur de l’Histoire universelle de Marseille, Manu Théron et Sam Karpienia, musiciens emblématiques d’expression provençale, Soly, compagnon de route d’Ibrahim Ali, assassiné par des militants du FN en 1995, IAM, le groupe phare du rap marseillais et Nicolas Dutent, journaliste culturel qui collabore aux Lettres françaises et à l’Humanité. Les origines de son engagement ? Peut-être ce grand-père qui prélevait l’impôt révolutionnaire au Maroc pour le FLN algérien. À moins que ce soit un rituel électoral de son enfance : « Ma mère nous faisait entrer dans l’isoloir, enlevait certains bulletins et nous demandait de choisir entre ceux qui restaient. Moi, j’étais tombée amoureuse de Lajoinie. »

LUDOVIC TOMAS
Janvier 2019

À lire
Faux-Bourg
Yohanne Lamoulère
Le Bec en l’air, 35€