entretien avec Lucas Belvaux à propos de son film "Chez nous", et du FN

Décrire leur marketing

entretien avec Lucas Belvaux à propos de son film

Chez nous, sur les écrans depuis le 22 février, dénonce les méthodes d’un parti d’extrême-droite à travers une fiction très réaliste.

Une infirmière généreuse, sensible à la souffrance, est recrutée comme candidate locale par un notable fasciste et manipulateur (remarquables Émilie Dequenne et André Dussollier). La dirigeante du parti est campée par une Catherine Jacob qui parle comme Marine le Pen mais bouge comme Nadine Morano… Lucas Belvaux nous parle de son film, et du FN.

Zibeline : Est-ce un film que vous avez construit avec la volonté de combattre le FN ? 

Lucas Belvaux : Oui, combattre ses idées. Mais le plus important était de décrire son fonctionnement. Le décrire c’est déjà le combattre. On vit en ce moment une stratégie de dédiabolisation, et plus de 50% des Français considèrent que ce n’est plus un parti d’extrême-droite. Or ça l’est toujours et un parti d’extrême-droite masqué est encore plus dangereux qu’une extrême-droite assumée. Je voulais montrer ses méthodes et ses stratégies marketing pour changer son image.

Il y a deux tendances dans votre film, la candidature relativement banalisée de cette jeune femme et les identitaires qui sont derrière, ou devant, avec leur extrême violence. Est-ce que selon vous le FN serait acceptable sans ceux-là ?

Non, ce que je montre c’est que les tendances violentes existent toujours, qu’il y a toujours des liens organiques du parti avec eux. Mais, plus grave encore, le discours de Front national provoque de la violence, comme dans cette séquence où une jeune femme se fait agresser par une bande de préadolescents, de 12 à 14 ans, parce qu’elle arrache une affiche. C’est arrivé à une amie à moi, qui a failli se faire lyncher.

Le discours banal et dédiabolisé produirait donc de la violence ?

Ce n’est pas leur discours qui est dédiabolisé, c’est leur image. Le discours reste extrêmement violent. C’est le propre des partis populistes d’avoir besoin de se créer des ennemis. Et cela produit de la violence, à l’intérieur des familles, de la société en général. De la violence verbale d’abord, suivie de violence physique.

On met longtemps dans le film à arriver au FN, on suit le parcours de cette jeune femme et on comprend comment elle se laisse embarquer. Est-ce que vous pensez que cela peut arriver à n’importe qui ?

N’importe qui n’étant pas armé idéologiquement, ou politiquement, historiquement. Ceux qui sont nés dans les années 80 ont grandi avec le FN dans le paysage, ses idées petit à petit ont infusé, et une fois que les dérapages du père Le Pen ont amené à son éviction, le reste des idées s’est répandu. On a entendu Zemmour pendant des années appeler pratiquement à la guerre de religion, les gens n’ont plus honte de dire qu’ils sont au Front national. Un personnage du film dit « Avant on disait tout haut ce que les gens n’osaient pas dire, maintenant ce n’est plus la peine, ils le disent tout seuls ». On en est là, la société entière est malade. Tout un tas de gens peuvent basculer au-delà de leurs convictions. On sait que 28% des élus des dernières municipales ont démissionné. Ont quitté le parti parce qu’ils se sont rendu compte une fois à l’intérieur de sa vraie nature, que c’est un parti fasciste, d’extrême-droite, avec des nazis. Plus d’un quart des élus, pas des militants, des élus ! C’est du jamais vu dans l’histoire politique française.

Oui, il y a eu pas mal de démissions dans les communes du Sud-est où nous habitons. Le film a été déprogrammé au Luc, dans le Var ?

Oui, le maire Front national a décidé que ce film là, qui était programmé, ne passerait pas dans le cinéma municipal. C’est un cas de censure extrêmement direct et assumé.

Vous disiez dans le débat qui a suivi le film qu’il y allait avoir un reflux du vote Front national. Qu’est-ce qui vous fait avoir cette pensée optimiste ?

Je me dis que même si les idées se sont banalisées, beaucoup savent que c’est un parti dangereux. Le discours de Nantes, où Marine Le Pen menace directement les fonctionnaires, les juges, en disant « Quand on va arriver au pouvoir on vous poursuivra en justice », est un discours absolument totalitaire, antidémocratique… Les gens ne sont pas sots, ils ne veulent pas ça, et à la longue ils vont se rendre compte que les mairies FN sont mal gérées, que la politique urbaine n’est pas nette et que l’exercice du pouvoir est autocratique. Les maires y décident de tout et les élus n’ont qu’à dire amen. Je pense aussi qu’à l’intérieur du parti ça ne va pas résister longtemps. Le FN c’est un parti composite. Des tendances contraires, toutes d’extrême-droite, composent son cœur idéologique. Il y a des fascistes, d’autres qui sont plutôt identitaires, ils ne sont pas d’accord et à un moment ça ne tiendra plus. Quand l’espoir de prise du pouvoir sera déçu ils vont commencer à se mettre sur la gueule et on en sera débarrassés. Je ne dis pas que c’est pour demain, mais ça va arriver.

Entretien réalisé par AGNÈS FRESCHEL
Mars 2017

Retrouvez l’interview audio de Lucas Belvaux sur notre Webradio.

Photo: Lucas Belvaux -c- A.Gava