Le collectif Décoloniser les arts en force

Debout les racisés !

• 23 avril 2016 •
Le collectif Décoloniser les arts en force - Zibeline

À l’occasion de la création d’Eva Doumbia à la Criée, le collectif Décoloniser les arts tenait conférence à l’Equitable Café à Marseille, le 31 mars, jour de manifestation qui finit par la première Nuit debout…

Le constat de l’absence de « diversité » sur les scènes et dans les arts commence à entrer dans les discours du ministère. Mais cette terminologie  recouvre une réalité difficile à saisir, parce que la loi française interdit les statistiques ethniques, et parce que le milieu a du mal à voir ce qu’il a sous les yeux. C’est-à-dire la nette domination numérique des hommes blancs de plus de 40 ans dans le milieu artistique…

Faut-il séparer les luttes des minoré-e-s, qui forment la large majorité de la population française, et souffrent de fait d’une exclusion des représentations ? On entend par minoré-e-s les femmes, les afropéens, les arabes, les asiatiques, autrement dit tous ceux qui sont dans les faits maintenus dans une inégalité sociale, salariale, et de représentation… Et a-t-on intérêt à faire converger les luttes, ou à préciser comment chacune est spécifique ?

Les trois décolonisatrices, très convaincantes, séparent, sans les opposer, les combats. Le collectif, formé d’artistes et d’intellectuels, emploie le terme racisé, et le définit ainsi : « Assigné et réduit à une origine, réelle ou fantasmée, du fait de sa couleur de peau, son faciès, ou son patronyme. Victime de racisme, qu’il soit de haine, de préjugé ou d’omission. »

Le milieu culturel pratique clairement l’omission, parfois le préjugé, et rarement la haine. Mais pour que le racisme des arts cesse, il faut qu’il soit identifié consciemment. Sans doute pas seulement en comptant les racisés, mais en dénouant ce que l’histoire de France a systématiquement caché.

Dénombrer ne suffit pas. Faut-il redire qu’il n’y avait que des blancs parmi les 34 nominés des Molière ? Sans doute. Mais Gerty Dambury a raison de rappeler que l’important est de changer les mots, les discours, les images. La veille Laurence Rossignol, Ministre du droit des femmes, avait lancé une phrase terrible, et remarquée parce qu’elle s’en prenait aux « porteuses volontaires du voile », et employait le mot « nègres ». Mais Françoise Vergès fit justement remarquer que cela n’est pas le plus choquant : dire Il y a des femmes qui choisissent le port du voile, il y avait aussi des nègres américains qui étaient pour l’esclavage, c’est ignorer combien l’esclavage n’était choisi par aucune de ses victimes, c’est revenir à Autant en emporte le vent, c’est aussi oublier que la France est restée esclavagiste bien plus longtemps que l’Amérique. Comment peut-on, même par abus de langage comme elle s’en est expliquée, commettre un tel abus de pensée ? Et comment les médias qui ont dénoncé cette phrase n’ont-ils pas relevé qu’aucun esclave n’a jamais été volontaire ?

Selon Françoise Vergès « il faut changer la structure de la société française, qui reste profondément marquée par la colonisation : notre littérature, notre droit institutionnel, le droit du travail, nos imaginaires surtout sont empreints de siècles d’esclavagisme et de colonisation ». Eva Doumbia l’affirme aussi : ce sont nos psychés qu’il faut bouleverser. L’histoire de la libération des femmes, l’histoire du travail doivent se récrire en prenant en compte les femmes noires, le travail forcé, l’exploitation des esclaves enchainés. Et pour cela, il faut avant tout décoloniser les arts, parce qu’il est primordial de changer le regard.

Comment ? Gerty Dambury explique que le Cid peut être joué par un acteur noir, mais qu’il faut aussi favoriser un répertoire décolonisé. Il faut que les racisés aient accès aux outils de travail, aux théâtres, aux écoles. Eva Doumbia rappelle cette réunion au Théâtre de la Colline, après laquelle le collectif s’est formé : pour parler de la diversité, sur scène, une brochette de metteurs en scène et directeurs blancs. « Nous existons, nous artistes racisés. Or aucun d’entre nous n’est à la tête d’un Centre Dramatique ou d’une Scène Nationale (Wajdi Mouawad n’était pas encore nommé au Théâtre National de la Colline). Les deux seuls racisés sont des Africains directeurs dans les DOMs, comme si c’était pareil, comme s’il fallait un noir pour des noirs, d’où qu’il vienne... ».

Le chemin sera long pour que les préjugés cessent de régner en maitre. « Parmi les racisés eux-mêmes », fit remarquer une programmatrice de musique des caraïbes : s’ils viennent volontiers danser, ils pensent généralement que la musique « assise » n’est pas pour eux, pas plus que le théâtre, et reproduisent dans leur rapport à l’art les préjugés dont ils souffrent.

La créolisation et la mondialité désirées par Edouard Glissant supposent une réappropriation d’une culture perdue dans la cale des bateaux négriers, mais aussi l’affirmation que la culture des colonisateurs est aussi la leurs. Définir comment tout cela devient nôtre est sans doute le beau défi des années à venir. A noter que le collectif Décoloniser les arts organise une rencontre publique au Théâtre National de Chaillot, à Paris, le 23 avril à 14h.

AGNÈS FRESCHEL
Avril 2016

Photo : Manifestation à la préfecture après la mort de Lahouari Ben Mohamed, tué par un agent de police lors d’un contrôle d’identité. Marseille, 21 octobre 1980 -c- Pierre Ciot