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Boris Cyrulnik : "quand un groupe social a encore besoin de héros, c’est la preuve que ce groupe social est faible"

De la résilience à l’apprentissage de la liberté

• 5 avril 2017 •
Boris Cyrulnik :

Le 5 avril, Boris Cyrulnik est l’invité du Toursky, grâce à l’entremise de la revue « citoyenne engagée » Sans Transition, pour une conférence intitulée Ce qui ne nous tue pas… : la résilience

Zibeline : Neuropsychiatre, directeur d’études en éthologie à l’université de Toulon, vous êtes le père du concept de la résilience. Est-ce que ce qui ne nous tue pas nous rend réellement plus forts ?

Boris Cyrulnik : Le traumatisme ne nous rend pas plus forts, la phrase de Nietzsche ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts est fausse : on garde toujours les traces de sa blessure au fond de nous et on reste toujours sensible à ce qui nous est arrivé, mais dans un syndrome psycho-traumatique, on ne peut plus reprendre d’évolution, on est prisonnier du passé, on ne pense qu’à ça. On l’observe avec la neuro-imagerie. Avec des gens qui viennent de subir un traumatisme, le cerveau ne traite plus les informations. Or quand le processus de résilience se déclenche, on peut reprendre un peu de liberté intime, et on peut prendre un autre développement, mais on n’est pas plus forts. Simplement, il y a des gens qui deviennent très forts, parce qu’ils se rendent souvent spécialistes du trauma qui les a fracassés.

Quand on vous lit, on sent votre amour des mots, ne serait-ce qu’en évoquant quelques titres, Ensorcellement du monde, Le murmure des fantômes… Quelles sont les relations entre la psychanalyse et la littérature ?

Vous avez raison, très souvent les enfants qui ont été blessés le restent toute leur vie s’ils ne sont pas soutenus, mais s’ils le sont ils ne peuvent pas parler de ce qui leur est arrivé n’importe comment. Beaucoup de gens qui ont subi la Shoah ne peuvent pas raconter mot à mot l’horreur de ce qu’ils ont subi, mais ils peuvent chercher à comprendre, ou en faire des romans, et à ce moment-là l’horreur devient supportable. Jorge Semprun ne pouvait pas parler de sa déportation : l’écriture ou la vie. Dès l’instant où il a décidé de réfléchir, de faire des romans en même temps sur la guerre et la déportation, ça a été l’écriture et la vie.

Dans votre dernier livre Ivres paradis, bonheurs héroïques, il y a quelque chose qui tient de Bettelheim et sa Psychanalyse des contes de fée, vous resituez la fabrication du héros à partir de la théorie de la résilience…

Merci pour cette question parce que c’est cela, quand on est enfant on est faible, on espère devenir fort mais on a besoin d’être sécurisé par maman, d’être renforcé par papa, et soutenu par la société. C’est l’âge des héros, des récits qui nous présentent la vie. Ça peut être l’abandon, comme le Petit Poucet, l’inceste comme Peau d’âne, Tarzan pour les enfants sans famille… ces héros ont une fonction identificatoire importante. Mais quand on est adulte ou quand un groupe social a encore besoin de héros, c’est la preuve que ce groupe social est faible alors qu’il voudrait ne plus l’être, et dans ce cas-là c’est mauvais signe.

Est-ce un acte politique que de vulgariser ?

C’est un acte très positif, il y a deux générations, au CNRS les chercheurs disaient qu’il ne faut pas vulgariser parce que l’on se vend au grand public. Maintenant, le CNRS est tenu de participer à la culture ; d’excellentes revues partagent le savoir ;  les gens apprécient cela et il y a beaucoup moins de contre-sens. Dans les pays totalitaires, il n’y a qu’un seul savoir, c’est le chef, c’est Dieu et là il n’y a pas de partage du savoir, on doit réciter la parole du maître.

Pourquoi des conférences grand public ?

Je trouve très agréable cette participation à la culture : je suis obligé d’employer un langage communicable, cela me fait progresser ! Quand on parle de la science, on parle des gens. Je n’aime pas tellement le mot vulgarisation : il y a 20 ou 30 ans, un savant employait un langage cucul pour s’adresser à des ignorants. Il y a vraiment un savoir partagé où chacun a sa connaissance particulière. Quand il y a un schizophrène ou un malade d’Alzheimer dans une famille, on parle d’un savoir vécu éprouvé… c’est en travaillant ensemble que tout le monde fait des progrès, le malade, la famille et la culture.

Quelle est la question que l’on ne vous a jamais posée et à laquelle vous aimeriez répondre ?

À ma connaissance, plus on a de questions et plus on a de réponses. L’ignorance est source de certitudes alors que la science est source de doutes. Les scientifiques posent des questions et n’apportent pas des réponses, alors que les ignorants apportent les réponses : c’est ce qu’on a vu dans les années 30 avec la montée des totalitarismes et c’est ce qu’on voit aujourd’hui réapparaître avec les langages totalitaires d’ignorants porteurs de certitudes. Je préfère nettement le langage scientifique qui est débat, incertitude, doute. Dès l’instant où subsiste un doute, c’est qu’il y a un degré de liberté, donc je préfère le doute à la certitude.

Entretien réalisé par MARYVONNE COLOMBANI
Mars 2017

Photo : Boris Cyrulnik c DRFP


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