Quand la presse parle de la presse...

De la concurrence transformée en acte de vertu

Quand la presse parle de la presse... - Zibeline

Quelques débats ont été organisés suite au «rachat» de La Provence. Par Libération à La Friche le 11 janvier, par Le Ravi et Médiapart à La Criée un mois après. Ces débats ont laissé un malaise très net dans les auditoires, voire parmi les intervenants. Car lorsque la presse parle de la presse, elle ne peut le faire avec la même neutralité que lorsqu’elle s’attache à rendre compte de faits auxquels elle est étrangère. Si Libé, La Marseillaise, Médiapart, Le Ravi ou Marsactu organisent ou participent à ces débats, c’est aussi pour gagner des lecteurs.

Ce qui n’est pas en soi répréhensible, mais n’apparait pas forcément aux yeux des spectateurs nombreux ces soirs-là, des auditeurs encore plus nombreux des radios et sites qui ont retransmis les débats : derrière tout cela il est question de concurrence, et de marchés.

Les journaux sont partagés entre leur solidarité professionnelle, soit la défense de la presse en général, et la concurrence entre titres. Mediapart et Libé viennent à Marseille chercher des abonnés et des financements en Région : Nicolas Demorand a d’ailleurs clairement déclaré le 13 décembre que Libération allait se financer en organisant des événements «en province». Quant au Ravi et à La Marseillaise, ils ne seraient pas mécontents d’y gagner des lecteurs supplémentaires, et Marsactu d’y légitimer son image d’alternative possible à La Provence, qui lui permettrait d’exister sans perdre des centaines de milliers d’euros chaque année.

Parler de toutes les pressions

Ces soirs-là, sur les scènes, ces motivations ne furent pas évoquées. Les journalistes de la Provence durent se contenter d’intervenir depuis la salle, et à la Criée ils furent hués alors même qu’ils expliquaient comment ils s’organisaient pour préserver leur indépendance. Un «vendu» pour le moins inapproprié fut lancé à Jean-Jacques Fiorito, journaliste de la Provence qui expliquait qu’il n’avait pas les mains liées, et resterait libre. Par ailleurs le plateau composé par Nicolas Demorand, qui ne s’est à aucun moment départi d’une morgue ironico-agressive très désagréable, comportait une seule femme, celui du Ravi huit hommes. Déséquilibre qui n’est pas étranger au contenu des débats, Demorand défendant des «Unes qui ont des couilles» et osent «s’attaquer» aux annonceurs, et les hommes réunis à la Criée monopolisant la parole pour raconter des successions d’anecdotes et interdire le «débat» qu’ils avaient annoncé. Pratiques masculines hélas courantes.

Il restait impossible, à l’issue de ces débats, de comprendre le véritable problème de toute la presse, de tous les médias : il s’agit pour chaque journaliste, national ou régional, gratuit ou payant, internet et/ou papier, de conserver une indépendance éditoriale tout en sachant que sa direction se bat pour maintenir un équilibre économique, qu’elle ne peut trouver que dans des dépendances. Les pressions de tous ordres sont donc constantes : pression des propriétaires, c’est-à-dire Tapie pour La Provence ou Rothschild pour Libé, pression des annonceurs, les collectivités publiques bien sûr mais surtout les groupes privés, qui demandent des articles en échange de pub… Mais aussi pression du lectorat, dont il n’est jamais question : les chiffres en baisse constante (Libé -5.5% en 2012) entrainent les journaux dans une course folle au racolage, et au titre qui frappe ; chacun sait qu’un petit article sur la venue de Guetta aura beaucoup plus de lecteurs qu’un long papier argumenté, nécessitant enquête et entretiens, sur les partenariats publics privés dans le secteur culturel. Mais personne ne dit que la sujétion à la Une est la plus contraignante…

La presse oscille donc entre ces pressions, les gratuits dépendant davantage de la publicité, les payants des lecteurs, des annonces publiques, des publicités aussi et des énormes aides à la presse que l’État leur accorde. Mettre en cause l’indépendance de la rédaction de La Provence, sans être clair sur ses propres dépendances au scoop, à ses actionnaires ou aux pressions des annonceurs, n’est donc pas très honnête. L’intérêt des journalistes, pour maintenir en France et en régions une information pluraliste et de qualité, serait de vraiment faire débat sans camoufler cette réalité, pour fédérer une profession qui n’a pas besoin de se tirer dans les pattes pour aller mal.

AGNÈS FRESCHEL

Mars 2013

Voir aussi l’article sur le «rachat» de la Provence