Entretien avec Marie Bovo, au sujet de son exposition La danse de l'ours

Danser devant la porte

• 21 mars 2015⇒13 juin 2015 •
Entretien avec Marie Bovo, au sujet de son exposition La danse de l'ours - Zibeline

L’artiste Marie Bovo expose au Frac PACA jusqu’à la mi-juin, différentes séries photographiques réunies pour la première fois à Marseille. Au soir du vernissage le 20 mars, elle a accepté de répondre à nos questions sur son travail.

Zibeline :  Pouvez-vous nous dire quelques mots de l’exposition qui s’inaugure aujourd’hui ?

Marie Bovo : Je vis et je travaille à Marseille. C’est important pour moi parce que la ville d’une certaine manière est mon atelier. J’ai le sentiment qu’elle invente, qu’il s’y passe énormément de choses, tant du point de vue de ses habitants, des migrants, de ses espaces, la manière dont on y vit… Pas seulement dans un registre d’intimité, mais d’une manière générale. Je ne pense pas du tout au folklore marseillais mais aux flux de population, le fait que ce soit un port, à la lumière, au brassage des cultures…

L’exposition que je présente ce soir est organisée autour de dimensions géographiques différentes, un dialogue entre éléments des deux rives de la Méditerranée, une sorte de face à face entre la ville de Marseille et la ville d’Alger. A travers deux séries, dont la première représente des cours intérieures prises depuis le sol, et donc découpant un carré de ciel. Un peu comme les anciens grecs lisaient les augures dans le ciel, à partir du vol des oiseaux. La seconde, qui lui fait face, est une série d’appartements qui ont été photographiés dans Alger. La prise de vue est toujours orientée vers la fenêtre, de telle sorte que ce que l’on voit à travers elle, c’est en fait un autre appartement. Il y a une sorte d’inversion, comme si l’intérieur était à l’extérieur de ces architectures haussmanniennes ; on est dans un jeu de réminiscences, où les relations entre le montré et le caché, l’espace public et l’espace privé trouvent des échos très forts entre ces deux lieux, ces deux villes, ces deux pays.

Qu’en est-il de cette vidéo qui nous accueille à l’entrée de l’exposition ?

Effectivement l’exposition commence et s’inaugure avec une vidéo qui représente un ours, à la fois enchaîné et encagé dans une cage assez étroite. J’ai filmé cette vidéo en Russie, dans une toute petite ville, presque un village, qui s’appelle Mychkine, sur la Volga à environ 500 km de Moscou. Cet ours, lors de mon séjour, je ne l’ai jamais vu hors de sa cage, et je ne l’ai jamais vu non-enchaîné. J’ai filmé pendant une dizaine de minutes quelque chose qui est assez insoutenable, c’est à dire son mouvement contraint, qui effectivement finit par ressembler à une danse. Celle d’un animal sauvage enfermé dans une cage. Je laisse vraiment au spectateur le soin, ou le souci -qu’il soit éthique ou esthétique- de penser sa relation avec l’animalité, avec cet animal-là en l’occurrence. Toujours est-il qu’il faut le franchir pour aller ensuite voir le reste de l’exposition.

Vous avez également travaillé dans un camp de Roms, quel était votre propos ?

A l’étage une série se développe sur un campement de Roms, qui était installé sur une voie de chemin de fer désaffectée. Elle jouxtait d’autres voies elles-mêmes en usage, donc il s’agissait d’un campement très provisoire. Je l’ai photographié au petit matin en hiver, avant que le jour ne se lève, et du dessus, avec une vue plongeante. On n’a plus d’échelle, cette vue au fond suspend le regard et suspend de la même manière le jugement. C’est à dire que l’on n’est pas devant une image misérabiliste, il faut se réapproprier l’espace de ce que l’on voit pour pouvoir commencer à le penser.

Mon protocole de travail a été simple, j’ai suivi ce campement jusqu’à sa destruction en venant systématiquement la nuit et en arrêtant quand le soleil apparaissait. Les dernières prises de vue ont été faites juste avant la fin. J’ai photographié la destruction mais je ne l’ai pas montrée dans cette série, c’est un document à part.

Pour quelle raison avez-vous décidé de ne pas le présenter ?

Parce que c’était autre chose. Je voulais m’attacher à montrer comment finalement -je vais utiliser un mot qui peut paraître surprenant, celui d’utopie- un espace utopique peut prendre des marges de l’espace public, sur des lieux abandonnés, des entre-deux. Il y a une violence dans toutes ces photographies, parce que ce sont des espaces différents qui s’entrechoquent. En fait finalement, ce que je voulais montrer -si tant est que je montre quelque chose, en tout cas ce que je fais voir- ce sont les traces toutes simples, très élémentaires d’un quotidien à l’œuvre.

Propos recueillis par GAËLLE CLOAREC
Mars 2015

À voir :

La danse de l’ours
du 21 mars au 13 juin
Frac PACA, Marseille

Lire ici la critique de l’exposition : https://www.journalzibeline.fr//critique/les-traversees-photographiques-de-marie-bovo/

Photo : Marie Bovo -c- Gaëlle Cloarec