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Entretien avec Anne Guiot, membre du Groupe Culture Sud

Culture et Politique : une confiance possible ?

Entretien avec Anne Guiot, membre du Groupe Culture Sud - Zibeline

Le 6 novembre la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur tenait des Assises devant les acteurs culturels réunis. L’occasion pour le président Muselier de réaffirmer son attachement au monde culturel, et pour le Groupe Culture Sud de prendre la parole. Retour sur une relation de confiance en cours d’élaboration.

Zibeline : Qu’est-ce que ce Groupe Culture Sud, au nom duquel Didier Le Corre, directeur de la scène nationale de Cavaillon, a pris la parole à plusieurs reprises durant ces Assises ?

Anne Guiot : Tout d’abord je tiens à préciser que je ne parle pas ici en tant que directrice de Karwan, et que les relations que j’ai avec la Région sont satisfaisantes, en particulier dans leur compréhension de ce que nous faisons sur le territoire. Et je veux préciser aussi que je ne suis pas le porte-parole du groupe, pas plus que Didier Le Corre ou un quelconque des membres : il s’agit d’avoir une parole commune, qui peut être portée ponctuellement par tel ou tel membre désigné.

Pour répondre à votre question ce groupe est né en mai dernier, et l’élément déclencheur a été le retrait d’une subvention accordée à un documentaire sur la mairie FN de Cogolin. Nous avons rédigé une lettre pour rappeler au président de la Région et à Christian Estrosi que le monde culturel, lors de leur élection, s’était réuni autour d’un Pacte républicain et de la liberté de création, qui nous semblaient remis en cause. Cette lettre a recueilli plus de 170 signatures, et Renaud Muselier a reçu une délégation de notre groupe en vue de s’expliquer sur ce point. La délégation, puis le groupe ont été rassurés par ses explications, et le président a réaffirmé non seulement qu’il défendait une absolue liberté de création, mais aussi qu’il était particulièrement attaché au monde culturel.

Pourquoi ces Assises, dans ce cas ?

Cette entrevue et les échanges fructueux que nous avons eu par la suite avec les services de la Région nous ont permis également d’avancer sur d’autres points, à la demande du président qui souhaitait tenir ces Assises. D’une part, et principalement, nous avons souligné que le renforcement du financement des grosses structures par la Région se faisait au détriment des plus petites et moyennes, et que cette concentration des moyens était nuisible au secteur, et à la diversité de la création et de l’offre. Nous avions également demandé plus de transparence dans les financements, qui sont publics mais peu lisibles, ainsi que plus de rapidité dans le traitement des dossiers et le paiement des subventions. Nous avions aussi souligné le retrait de la Région du financement de la politique de la ville, la fin des emplois aidés, le cas de Babel Med et d’autres dossiers particuliers.

Avez-vous l’impression d’avoir été entendus ?

C’est assez paradoxal. D’un côté Renaud Muselier a pris la peine de nous recevoir, a annoncé dès juillet au Festival d’Avignon la tenue de ces Assises à la rentrée, réaffirmant sa volonté d’entendre le secteur culturel pour mieux répondre à ses attentes. Dans son discours le 6 novembre (voir encadré) nous avons pu prendre la mesure de ses engagements : le budget de la culture, en augmentation depuis le début de la mandature, est sanctuarisé ; la Région a réexaminé son désengagement dans la politique de la ville et envers les publics en difficulté ; le thème méditerranéen, qui nous semblait disparaître au profit de celui de la Provence, réapparaît avec force ; le président s’est également engagé à faciliter la visibilité des subventions, ainsi qu’à raccourcir les délais de paiement.

Pourtant à plusieurs reprises durant les Ateliers le matin, et durant les Tables rondes l’après-midi, plusieurs membres du groupe ont pris la parole et pointé des désaccords…

Oui, c’est tout le paradoxe. Si le discours de Renaud Muselier témoigne de son écoute, la forme même de ces Assises nous a surpris : alors qu’il avait été question de concertation dans leur mise en place, les invitations sont arrivées sans que nous ayons participé à l’élaboration des ateliers, et alors même que, conformément à l’invitation de Renaud Muselier en mai, le Groupe Culture Sud s’est mis au travail autour d’axes et de groupes transversaux. Nous avions des thèmes et des réflexions à proposer, et aucun des intervenants ne faisait partie de notre Groupe, qui composait pourtant près de la moitié du public.

N’avez-vous pas, finalement, eu l’occasion de vous faire entendre ?

En quelque sorte, mais en bataillant un peu, ce qui n’était pas notre intention. Le matin lors des Ateliers nous avons exprimé l’inquiétude du secteur culturel qui, en dehors des opérateurs d’échelle nationale, se sent fortement mis en danger. Cette parole a pu s’exprimer, mais a provoqué peu de rebonds, de questions de la part de ceux qui étaient à la tribune. Ceci dit, il me semble que c’était la première fois que les opérateurs s’exprimaient ainsi face au politique : sans tabou, librement, et surtout d’un point de vue général et pas pour faire connaître leur cas particulier.

C’est l’après-midi que nous avons eu l’impression d’être contraints à rester de bons élèves.

Comment cela ?

La journaliste présentatrice (Elsa Charbit, ndlr) a d’ailleurs fait un lapsus amusant, qualifiant le monde culturel réuni devant elle de « classe »… Il ne s’agissait en rien de Tables rondes, les intervenants étaient choisis et le temps volontairement saturé pour que la salle ne s’exprime pas. Nous l’avons fait quand même, en réclamant la parole, mais du coup nos prises de parole ont pu apparaître comme des oppositions alors qu’elles ne se voulaient que constructives. Quant aux intervenants…

Leurs rapports d’expérience ne vous ont pas convaincus ?

Encore une fois il ne s’agissait pas d’une classe. Les acteurs culturels depuis des dizaines d’années travaillent sur l’enfance, les territoires, les publics. Nous n’avons pas besoin d’entendre ces rapports d’expériences comme des leçons sur ce que l’on devrait faire : nous le faisons déjà, et nous sommes réunis pour pouvoir continuer à le faire, dans les quartiers, les théâtres, l’espace public.

Quant à la seconde Table ronde, il devait y être question de financement public de la culture, et de co-construction entre le politique et la société civile. Au lieu de cela seul Raymond Vidil (entrepreneur, mécène, directeur de MP2018, ndlr) a eu la parole ; il a d’ailleurs lui-même souligné le caractère étrange de ce choix, s’excusant de parler à la place des acteurs culturels. Que signifie cela ? Que le seul financement envisagé est le mécénat ? Nous savons que le mécénat peut et doit intervenir dans le financement culturel, mais il s’agissait de débattre du financement public, ce qui n’était pas possible. Or là encore nous avions des choses à dire…

Le dialogue est-il rompu ?

Oh non ! C’est un début. Nous avons assisté à un hiatus entre le dialogue désiré par le président, par les services et par nous-mêmes, et le talk-show mis en place lors des Tables rondes. On est prêt évidemment à poursuivre le dialogue ! Et, concrètement, à prendre tous sur notre absence de temps pour travailler avec la Région à la suite de ces Assises !

Entretien réalisé par AGNÈS FRESCHEL
Novembre 2018

*Agnès Freschel, Annie Gava et Dominique Marçon, journalistes de Zibeline, sont membres du Groupe Culture Sud.

Les engagements de Renaud Muselier :

« J’ai toujours refusé de sacrifier nos politiques culturelles sur l’autel de l’orthodoxie budgétaire (…). La culture ne peut être victime de la crise tout simplement car la cuture est une des réponses à la crise »

« Notre Région est au cœur de la Méditerranée (…) nous sommes viscéralement attachés à son brassage culturel. »

« Nous savons combien pour s’exprimer un artiste doit être libre. Le caractère sacré de la liberté de création des artistes, c’est là la base de notre politique culturelle. »

« J’ai entendu votre souhait de voir la Région jouer son rôle de fédérateur et de coordinateur : fédérateur des réseaux professionnels, coordinateur entre les différents niveaux de collectivité territoriales, interlocuteur entre vos préoccupations professionnelles et l’État. »

« Je m’engage à rendre publics de façon claire et intelligible les financements octroyés par la Région »

« Lors de notre campagne des élections régionales nous avons pris l’engagement de bâtir la politique culturelle de notre institution avec vous, les artistes. C’est à vous de nous aider, de nous aiguiller pour faire les meilleurs choix possibles. »

Extraits du discours prononcé lors des Assises du 6 novembre face aux acteurs culturels et à la presse.

Photo : Assises Régionales de la Culture c Franck Pennant