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Yomeddine, film de Abu Bakr Shawky. Faut-il pour être heureux rester dans le ghetto ?

Yomeddine

• 21 novembre 2018 •
Yomeddine, film de Abu Bakr Shawky. Faut-il pour être heureux rester dans le ghetto ? - Zibeline

Un premier film en lice pour la Palme d’or, égyptien de surcroît, c’était assez rare pour qu’on le présente comme un événement. Le jeune réalisateur Abu Bakr Shawky, après un documentaire sur la léproserie d’Abou Zabaal près du Caire, imagine dans Yomeddine le voyage d’un lépreux en quête de sa famille et d’une explication à son abandon. Beshay, interprété par Rady Gamal, vrai lépreux, comme son personnage guéri de la maladie mais pas de ses cicatrices, a la quarantaine. Il gagne sa vie en fouillant de ses moignons les ordures d’une décharge, et habite la léproserie où son père l’a laissé 30 ans auparavant. Il s’est marié, a des amis et presque un fils en la personne d’Obama (Ahmed Abdelhafiz), jeune nubien orphelin qui s’accroche à lui. Mais sa femme meurt et les images du trauma de son abandon, la promesse faite par son père de venir le chercher quand il serait guéri, reviennent dans ses rêves. Il décide donc de partir vers le sud, dont il est originaire, sur une petite charrette tirée par un âne. Bien sûr, Obama s’y cache et reste avec Beshay, malgré lui. Le lépreux, l’orphelin et l’âne entreprennent alors un long périple, et comme dans un conte, rencontrent obstacles et aides. Les protagonistes traversent l’Égypte de la bureaucratie, des préjugés, des villes chaotiques, des villages hors du temps, l’Égypte du désert, du Nil et des pharaons, en âne, à pied, à l’arrière des camionnettes, en train. Et la photo du chef opérateur Federico Cesca est belle ! Beshay et Obama ne parviendront à leur but que grâce à l’aide de freaks. Cul-de-jatte, nain, lépreux (dont le Coran dit « qu’il faut le fuir comme le lion »), tous parias, solidaires, et heureux d’avoir quelque chose à manger, un feu pour se réchauffer et un ciel étoilé sur la tête : des « mendiants et orgueilleux » tels que les décrivait Albert Cossery.

Malgré le sujet dramatique, aucun pathos, aucun misérabilisme dans ce film simple et direct. Mais un épilogue qui laisse perplexe, voire pantois. Que les miséreux privés de richesses matérielles puissent être joyeux dans la fraternité et le partage du peu, demeurant dignes et positifs, soit, mais qu’il faille pour être heureux rester dans le ghetto qui correspond à sa condition, ça fait froid dans le dos ! L’abandon du père de Beshay, absous par son fils, sera justifié sans contredit. Yomeddine en arabe signifie « jugement dernier» : n’est-ce pas ce fameux jugement qui a souvent cautionné la soumission, toutes religions confondues, en promettant que les derniers seront les premiers ?

ELISE PADOVANI
Novembre 2018

Photo : Yomeddine © Highway Pictures

Yomeddine, de Abu Bakr Shawky sort le 21 novembre (1h37). Il a reçu le prix François Chalais, qui récompense chaque année depuis 22 ans « le film qui traduit au mieux la réalité du monde » parmi les longs-métrages de la Sélection officielle cannoise.