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L'émouvant documentaire de Roberto Minervini sur les Afro-américains de Louisiane

What you gonna do when the world’s on fire ?

L'émouvant documentaire de Roberto Minervini sur les Afro-américains de Louisiane - Zibeline

Même tapis rouges, mêmes séances de photos pour les stars, et côté « donne » mêmes paillettes, mêmes escarpins et décolletés vertigineux, mêmes groupies quêtant autographes et selfies, mêmes sourires retransmis sur écran géant : nous sommes bien dans un Festival International de Cinéma. Mais moins de pression qu’à Cannes, et malgré l’architecture mussolinienne des Palais du Casino et du Cinéma, plus de douceur, de courtoisie, et un excellent café : car c’est l’Italie. Sur le très chic Lido de Venise se déroule la 75è Mostra, avec des films souvent durs qui disent la violence du monde et les détresses intimes.

Ainsi le très noir documentaire en Sélection officielle signé Roberto Minervini et co-produit par Shellac Sud : What you gonna do when the world’s on fire ? Les amateurs de séries reconnaissent d’emblée le décor de Treme cette série HBO de David Simon qui suit le parcours (du combattant) des résidents et surtout des musiciens de la Nouvelle-Orléans, après le passage de l’Ouragan Katrina. Les Tribe y préparent l’incroyable Mardi Gras indien, héritage du métissage des Afro-américains et des populations amérindiennes de Louisiane sur fond de ségrégation raciale. Cette ségrégation, elle persiste et signe en lettres de sang. En juillet 2016, Alton Sterling, citoyen noir de 37 ans est abattu à Bâton Rouge par des policiers blancs provoquant des émeutes. Les meurtriers seront acquittés. Une injustice qui s’ajoute dans une liste interminable, à d’autres que Roberto Minervini nous fait entendre et ressentir par une immersion de deux heures dans un quartier noir de La Nouvelle-Orléans.

Le réalisateur italo-américain a initié le projet de ce film en 2015, établissant des liens profonds avec de nombreux habitants qui ont accepté sa caméra et son micro. Il se concentre sur quelques personnages forts qui, chacun à leur façon, disent leur peur, leur révolte. Il y a Judy, 50 ans, un concentré d’énergie, de douleur, d’amour qui va perdre le bar qu’elle tient parce que « les affaires sont les affaires » et qu’elle est pauvre comme la plupart des Noirs de Louisiane. Il y a Ronaldo et Titus, deux frères de 14 et 9 ans, que leur mère tente de protéger du déterminisme social et racial, dont le père vient de sortir de prison, et qui traînent leurs baskets dans des rues où les enfants ne sont pas épargnés par les balles. Le grand et le petit se lancent des défis de gosses et se tiennent en équilibre au bord de la chute. Il y a la charismatique leader des Black Panthers qui mène la protestation politique au porte à porte et devant les bureaux de police. Et tous ceux qui s’agrègent à eux. Leurs voix s’élèvent. Et la V.O est indispensable pour entendre ce chant âpre et continu où domine la parole de femmes qui consolent, sermonnent, conseillent, rappellent les terribles histoires d’esclaves, racontent les traumas d’enfance, la drogue, la violence, appellent à la prise de conscience et à l’action. Le noir et blanc est superbe. On pense à Hélène Levitt et à tant d’autres grands de la photo qui nous font percevoir l’inacceptable condition des Afro-américains, 153 ans après la disparition officielle de l’esclavage et …de la création du Ku Klux Klan.

ELISE PADOVANI
Octobre 2018

Photo© Copyright Shellac

Sortie en salles : le 5 décembre