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Le Festival Pablo Casals. Un havre musical en pays catalan

Voyage(s) à Prades

• 8 août 2018 •
Le Festival Pablo Casals. Un havre musical en pays catalan - Zibeline

« Amis festivaliers, sachez que l’accès à l’Abbaye est impossible en véhicule. Il est donc conseillé de stationner votre véhicule à Casteil et prévoir 45 minutes de marche pour y accéder« … et ça grimpe !! Mieux valait être prévenu pour assister au concert du 8 août à Saint-Martin-du-Canigou, parce qu’en effet, « Prades »… ça se mérite !

Il règne sur le Festival de Prades, fondé par Pablo Casals en 1950, un esprit particulier : on y sent encore l’ombre du Catalan, résistant au franquisme, de l’humaniste/musicien ouvert sur le monde et du fantastique violoncelliste qui avait foi dans le partage universel des valeurs de la musique : « la musique chasse la haine chez ceux qui sont sans amour. Elle donne la paix à ceux qui sont sans repos, elle console ceux qui pleurent« , déclarait-il.

Pablo Casals s’installe à Prades (Catalogne française) en 1936 pour fuir la dictature de Franco. Dès lors, il refuse de jouer et de participer à quel que concert que ce soit pour manifester sa colère face au laxisme des puissances internationales quant aux drames espagnols. En 1950, à 74 ans, Casals sort du silence et lance un cri de paix, à Prades, réunissant autour de lui les plus grands musiciens de son temps :  Clara Haskil, Joseph Szigeti, Rudolf Serkin, Isaac Stern… C’est le bicentenaire de la mort de Bach : le Festival Pablo Casals de Prades est né, propulsant par là-même le nom du petit village catalan, inconnu jusqu’alors, dans une lumière qui brille toujours aujourd’hui.

« Il y a cinquante ans, le Festival de Prades se déroula pour la première fois sans Pablo Casals » précise Michel Lethiec, formidable clarinettiste, animateur friand d’anecdotes lorsqu’il présente les concerts, ayant comme on le sait, repris le flambeau de la direction artistique de la manifestation en 1983. Jeune homme lorsqu’il est venu à Prades au début des années 70, il en a conservé l’esprit et les vertus.

Cette année, c’est « La Paix » qui est mise en exergue, car Pablo Casals fut bien « Un archet pour la Paix » (proposé au Nobel en 1958) tel que l’indiquent les affiches et programmes de l’édition 2018. Et ici, sur les lieux de concerts du festival, de l’Hôpital ou du Centre de détention de Perpignan, de Céret au Conflent, à Eus ou Molitg, du flanc du Canigou à l’Abbaye de Saint-Michel de Cuxa, ce sont de superbes musiciens qu’on entend…. et cela vaut bien, dans la valse des festivals de l’été, un voyage en pays catalan !

« De Bach au klezmer »

Dans la petite abbaye perchée de Saint-Martin-du-Canigou, mille ans d’histoire nous accueillent… ainsi que les frères et sœurs qui y demeurent. On peut y faire retraite. Après la jolie grimpette au dénivelé fortifiant les gambettes, on reprend son souffle. On n’est pas seul à avoir tenté l’ascension. L’église est pleine et la voûte romane n’attend que la musique pour se mettre à vibrer. C’est Bach qu’on joue, et Mozart aussi, pour les repos du corps et de l’âme. L’Artis Quartet (on joue debout chez ces Viennois) se joint à Michel Lethiec pour, peu à peu, déplacer le curseur géographique vers l’Est et la musique Klezmer : une tradition musicale instrumentale des Juifs ashkénazes qui a survécu, malgré la Shoah ,grâce en particulier à des violonistes immigrés aux USA comme Jascha Heifetz, David Oïstrakh, Nathan Milstein, Yehudi Menuhin… Comme elle s’accorde à la clarinette cette musique aux accents tour à tour joyeux ou déchirant : elle traduit une populaire joie de vivre autant que l’amour de Dieu. Revisitée avec une écriture classique, on passe d’un Glazounov orientaliste à une rêverie moderne et plaintive signée Osvaldo Golijov, avant une folle danse de « mariage juif » de Boris Pigovat. « L’chaim ! »

« Voyages »

Les places de parking sont régulées au pied à coulisse à Saint-Michel de Cuxa. Là, bat le coeur du festival ! On s’emboîte comme à fond de cale d’un ferry et l’on embarque illico dans la nef romane de l’abbaye, aujourd’hui restaurée et classée aux « Monuments historiques » (lorsque Casals y joua, pour la première fois, il y a plus de soixante ans, elle était encore dépourvue de toit). On vogue alors vers les Amériques avec Dvorak (Quintette « Américain »), quelques pages surprenantes de Leonard Bernstein et, plus au sud, en compagnie d’Astor Piazzolla.

À la barre, le Quatuor Talich fait tanguer l’auditoire au vague à l’âme de standards argentins : Oblivion, « La muerte del Ángel« , Adiós Nonino. Autour de la prestigieuse formation tchèque, s’agite un bel équipage d’artistes : Bruno Pasquier et Hartmut Rohde (alto), Jérôme Pernoo et Emil Rovner (violoncelle), Kyoko Takezawa (violon), Olivier Triendl et Itamar Golan (piano), André Cazalet (cor), Jean-Louis Capezzali (hautbois), Jurek Dybal (contrebasse), sans oublier Michel Lethiec himself ! On vire de bord en leur compagnie… vers la Corée moderne et celle d’un compositeur trentenaire adopté par la France : Sang-In Lee (Prix du Concours de composition de Prades 2017). Ce dernier imagine et recompose la fameuse « Petite phrase de Vinteuil » récurrente dans la « Recherche » proustienne. Son opus, présenté en création mondiale, épouse le « Temps » de l’écrivain : sa mélodie émerge, peu à peu, d’une simple tonique (fa#), avant que la langue atonale ne se meuve, au cœur de la partition, en une harmonie toute romantique… À peine a-t-on le temps de la reconnaître, cette phrase qui tant fit couler d’encre, qu’elle se dissipe, disparaît dans un magma sonore à nouveau dissonant, pour resurgir, par bribes, comme un lointain souvenir empreint de nostalgie… Une belle réussite !

JACQUES FRESCHEL
Août 2018

Le Festival Pablo Casals s’est déroulé du 26 juillet au 13 août 2018 à Prades, Pyrénées-Orientales

Photos : Quatuor Artis © Nancy Horowitz, Quatuor Talich © Bernard Martinez, Itamar Golan © Hugues Argence, Michel Lethiec, Saint-Martin-du-Canigou D.R.