Deux étrangers, dernier roman d'Emilie Frèche

Voyage vers le père

Deux étrangers, dernier roman d'Emilie Frèche - Zibeline

Quand Elise reçoit un coup de téléphone de son père qu’elle n’a pas vu depuis sept ans : « Elise, il faut que je te voie, je suis à Marrakech, je t’attends avant la fin du mois », ce père, qu’avec son frère, ils surnommaient « Adolf, Tito, Pol Pot ou encore Benito », elle n’hésite pas. Mentant à Simon, son mari qui l’a quittée un mois avant, et lui confiant leurs enfants Tom et Léo, elle prend la vieille R5 toute pourrie, vert-bouteille-intérieur-en velours vert-absinthe, la seule chose qui lui reste de sa mère, le seul endroit où elle se sentait en paix enfant, et file sur l’A10, en direction de Marrakech. Commence alors pour elle un voyage vers le père, voyage en enfance  blessée et en adolescence douloureuse, remplies d’humiliations partagées avec sa mère et son frère, Paul, qui « avait décidé de prendre de la hauteur dès douze ans en se consacrant à l’alpinisme ». Elise n’a pas réussi à voir leur père autrement que « depuis sa taille d’enfant ». Voyage dans le temps, rythmé par les rencontres du présent et les souvenirs du passé. Tout lui revient en mémoire, comme la fois où son père a failli se noyer sous ses yeux : elle avait huit ans, elle a su alors qu’elle pouvait le perdre  « C’est sans doute pour cette raison que j’ai pendant si longtemps accepté qu’il me pourrisse la vie. » Ce qu’il n’a pas manqué de faire, lui qui avait tant souffert d’avoir perdu le sien.

La rencontre à Marrakech au café Argana, puis dans la luxueuse maison que son père a fait construire, « l’œuvre de sa vie », fait naître de superbes images et révèle la raison de cet appel du père. La narratrice est lucide : les retrouvailles sont impossibles. Le voyage aura permis de comprendre comment il peut arriver à deux êtres qui s’aiment de ne plus se comprendre, ni  parler la même langue. «Que ces êtres soient des parents, des amis, des amants, peu importe,  l’inconsolable solitude est toujours la même quand on réalise qu’on est devenu deux étrangers. »

ANNIE GAVA
Janvier 2013

 

Deux Etrangers

Emilie Frèche

Actes Sud, 21 €