Matin brun et L’homme à la carrure d’ours de Franck Pavloff

Voyage avec PavloffLu par Zibeline

Matin brun et L’homme à la carrure d’ours de Franck Pavloff - Zibeline

Par une fin d’après-midi tempétueuse, il fait bon se serrer dans la chaleureuse librairie de Jacques Aubergy, entre les étagères peuplées des livres noirs et vermillon des éditions L’Atinoir. Là, pendant une heure, on va pouvoir oublier les rafales, s’évader dans les mots. Assis à une table qu’une nappe écarlate recouvre (sans doute pas un hasard), Franck Pavloff répond aux questions de Pascal Jourdana. Forcément, il parle d’abord du texte qui a fait sa célébrité, Matin brun. Une fable contant la montée insidieuse du totalitarisme au sein d’une communauté jusque-là bien tranquille, qui n’a rien fait pour l’empêcher. Matin brun, paru aux éditions Cheyne en 1998, 1720000 exemplaires vendus à ce jour, est désormais traduit en vingt-cinq langues. C’est d’ailleurs grâce à ce récit que Pavloff voyage aujourd’hui. Lui qui a sillonné le monde pendant plus de vingt ans pour des missions humanitaires, et qui déclare « je suis un mauvais écrivain entre quatre murs », continue à arpenter la planète au fil des traductions du livre. Ce dont il jubile. Il note d’ailleurs que Matin brun prend selon les pays des sens qu’il n’aurait pas imaginés. Ainsi le lit-on au Japon comme une mise en garde contre les silences et les mensonges de l’après-Fukushima ; et en Inde comme une dénonciation du système des castes, légalement aboli mais toujours vivace. En France, un mois après les attentats, le petit ouvrage gagne à être relu, comme un utile rappel à la vigilance face aux intégrismes et à la pensée unique, d’autant plus que, comme le souligne l’auteur, l’un des protagonistes se nomme Charlie. Une autre raison de le relire est qu’il vient d’être réédité dans une très belle version illustrée. Le texte y joue sur des pages de différentes couleurs, tandis que les regards pénétrants des visages réalisés par le street artiste C215 interpellent le lecteur, l’interrogent. Des regards qui fixent, et que Pavloff a aimés car, dit-il, « dans la dictature on baisse le regard ». Une illustration tout sauf redondante, qui donne à voir le monde.
Les autres ouvrages de Franck Pavloff donnent eux aussi à voir le monde, et les exils, et les départs, et les frontières, réelles ou inventées. On ne le sait pas toujours, mais il a écrit plus de vingt romans, sans compter les livres jeunesse ; de la poésie également. Cet écrivain-voyageur prolifique a d’ailleurs publié récemment L’enfant des marges, dont l’intrigue a pour toile de fond la Barcelone des squats et pour BO la musique de Nick Cave (chronique à venir). Quatre générations d’hommes peuplent ce roman qui parle de transmission et professe sa foi dans les jeunes qui savent « inventer de nouvelles formes d’existence » et « apportent la sagesse ». Lorsqu’on entend Pavloff parler ainsi, on se dit que les voyages ne forment décidément pas que la jeunesse.
FRED ROBERT
Février 2015

Franck Pavloff était invité à Gardanne puis à Marseille les 23 et 24 janv dans le cadre des Escales en Librairies, proposées par l’association Libraires à Marseille
Matin brun texte de Franck Pavloff illustrations de C215 éd. Albin Michel 12,50 euros
Disponible en poche L’homme à la carrure d’ours (Prix Lettres frontière 2013)