Retour sur le Festival de Pâques, donné intégralement en ligne

Vous reprendrez bien un peu de numérique !Vu par Zibeline

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Le Festival de Pâques a bien eu lieu, rompant avec la tradition du sempiternel « annulé » qui fleurit sur toutes les affiches…

L’existence du festival tient à celle du virtuel : tous les concerts ont été offerts à tous par les voies numérisées de la toile, et ont livré des moments de grâce. Si l’on déplore la non-venue de l’Orchestre du Luxembourg que l’on attendait avec le génial jeune pianiste Alexandre Kantorow, les artistes en présence ont relevé le défi. Le concert d’ouverture a ainsi su, par un somptueux trio de musique de chambre (Renaud Capuçon, violon, Edgar Moreau, violoncelle, François-Frédéric Guy, piano), préluder aux virtuosités quotidiennes.

Florilège des grands

Le duo espiègle et complice de Daniel Barenboïm et Martha Argerich décline ensuite en trois œuvres la subtile élégance de leur jeu. Certes, la Sonate pour piano à quatre mains en do majeur de Mozart ne surprend pas, tant elle est familière, même si l’interprétation claire des deux musiciens lui accorde une lecture où tout devenait évidence. Mais Les Épigraphes antiques de Debussy résonnent comme une révélation en une série de gravures ciselées auxquelles répondent les tableautins inventifs des Jeux d’enfants de Georges Bizet dont l’écriture, surprenante de modernité, séduit par sa finesse évocatrice. Il semble que tout avait été écrit pour les deux pianistes qui conversent aussi aisément avec les mots qu’avec les notes.

Tout aussi attendue, la grande Maria João Pires sut également faire merveille avec un programme rassemblant ses compositeurs de prédilection. Schubert et Beethoven ouvrent et ferment ainsi le bal : sur la treizième sonate du premier se déploient des trésors chatoyants d’intense mélancolie ; sur l’ultime sonate beethovénienne, le brio technique côtoie une savante désarticulation du langage et de la forme même. Insérées entre ces deux œuvres aussi proches temporellement (puisque composées toutes deux autour de 1820) qu’esthétiquement distinctes, deux pièces de Debussy explorent un rivage plus contemplatif, aux confins d’harmonies modales : la Suite Bergamasque s’y fait cristalline, les célèbres arpèges de l’Arabesque n°1 se délient avec franchise et éclat.

Fusions et hybridation

C’est sur le territoire russe que se sont rencontrés Viktoria Postnikova et son complice, l’altiste Gérard Caussé. Sur les célébrissimes Tableaux d’une exposition de Moussorgski, la pianiste moscovite dévoile une expressivité rare, où la vigueur du trait et l’élan priment sur tout : les voix s’y fondent sans distinction, et le piano tonne ! On pressent déjà sur ces pages, interprétées ici sans le mélo qu’on leur attribue trop souvent, la gravité mais aussi l’étrangeté de Chostakovitch. La Sonate pour alto et piano de ce dernier convoque un sens aigu de la dissonance que l’alto tour à tour grinçant, rugissant et mélodieux sait explorer sans peine, épaulé par une Postnikova tout simplement martiale.

S’éloignant des sentiers battus -ce n’est pas parce que le Festival de Pâques est estampillé « classique » qu’il ne s’octroie pas quelques salutaires fantaisies !-, certaines soirées s’amusent à nous surprendre. Le Sirba Octet dirigé par le violoniste Richard Schmoucler nous entraîne dans un parcours endiablé autour des musiques populaires des pays de l’Est, source, par la richesse mélodique et orchestrale, de bien des inspirations des musiciens classiques (et pas seulement !). Le concert Tantz ! offre à ces musiciens issus de la musique écrite la possibilité d’explorer un florilège de danses toutes liées à une circonstance et à un symbole, et de faire preuve d’une vivifiante virtuosité, de sauter en jouant (ce qu’aucun orchestre n’autorise encore !), bref, de vivre avec éclat des musiques de fête. Sans compter quelques blagounettes livrées avec délectation !

L’inclassable soprano Barbara Hannigan nous conviait à un concert dédié au centenaire de la mort de Camille Saint-Saëns. Le thème de la déploration entre genres et époques les pousse à se visiter l’une l’autre : Tristes Apprêts de Jean-Philippe Rameau (Castor et Pollux) rencontre ainsi le « new treatment » de David Chalmin. Portés par une interprétation époustouflante, les aigus de la chanteuse semblant venus d’un autre monde se fondent aux élans électroniques, puis se moirent de gravités soudaines. Le baryton Antoin Herrera prête la largeur de sa voix aux Beatudines de Goffredo Petrassi, tandis que le Septuor en mi bémol majeur de Saint-Saëns apporte une joie inextinguible que les Berceaux de Fauré ne peuvent faire oublier, et que la Chanson perpétuelle de Chausson nous offre de quoi transcender notre condition humaine.

Vers la relève

Cette édition aura également permis à la jeune garde de s’illustrer avec brillance. Sollicitée sur deux dates, la mezzo-soprano Léa Desandre, accompagnée de son complice de toujours Thomas Dunford au luth ainsi que par son « découvreur » William Christie, a concocté deux programmes détonants, portés par une jubilation et une énergie communicatives.

Le portrait en forme de best-of dédié à Vivaldi s’est ainsi pensé avec l’Ensemble Jupiter, fondé par Thomas Dunford. Conçu pour faire mentir l’adage de Stravinsky selon lequel le plus célèbre compositeur baroque italien aurait composé « six cent fois le même concerto », ce programme n’eut aucune peine à convoquer tour à tour la tragédie de l’opéra seria, la suavité des concertos, la piété des cantates d’une œuvre à l’autre, et à surprendre sur des pages pourtant déjà explorées.

Le Pasticcio a su également ravir un public réuni pour de grands noms : Desandre et Dunford, donc, mais aussi la nouvelle étoile des contre-ténors Jakub Józef Orliński et les Arts Florissants, dirigés par le légendaire William Christie. Rien de la pompe habituellement prêtée au répertoire baroque ne subsiste ici, et pour cause ! Les extraits de Vivaldi, Purcell, Rameau, Haendel ou Monteverdi s’entremêlent aux envolées pop et jazzy. Sur le tube d’Irving Berlin Cheek to cheek, les deux chanteurs rivalisent d’élégance et d’aisance aussi bien musicale que scénique : les pas ouatés de l’une accompagnent les échappées break-dance de l’autre.

Renaud Capuçon offrait également la scène aux « jeunes talents » et s’entourait pour la soirée Génération@Aix du fin pianiste Tanguy de Williencourt, de la soprano Jeanne Gérard qui se glissait avec une lumineuse intelligence dans les répertoires des mélodies de Rachmaninov, Fauré, Massenet, Richard Strauss, ainsi que de la jeune violoniste Élise Bertrand, présente également en tant que compositrice. Sa Sonate poème pour violon et piano, donnée en création mondiale et commandée par le festival, ourlait de ses harmonies une rêverie délicate et profonde. La Sonate pour violon et piano en si mineur d’Amanda Römtgen-Maier déployait un propos subtil et élégant. C’est dans les Cinq pièces pour deux violons et piano de Chostakovitch que la virtuosité accomplie et le jeu accompli de la jeune violoniste. Un bonheur partagé !

MARYVONNE COLOMBANI & SUZANNE CANESSA
Avril 2021

Le Festival de Pâques a eu lieu du 27 mars au 11 avril en version numérique

Photos : Martha Argerich & Daniel Barenboïm © Caroline Doutre
Léa Desandre & Ensemble Jupiter © Caroline Doutre

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