Lu par Zibeline"Après le silence" : l'histoire d'un mort de Didier Castino, aux Éditions Liana Levi

Vivre malgré la mort…

• 20 août 2015 •

… Et parler Après le silence. C’est ce que fait Louis Catella, le narrateur principal du premier roman de Didier Castino. Dans un long monologue adressé à son plus jeune fils, l’ouvrier entré à treize ans aux Fonderies et Aciéries du Midi raconte sa vie, inséparable de cette «putain d’usine». «J’ai vraiment existé à partir de l’usine, comme si je venais d’elle», déclare le père à son fils dès les premières pages du livre. Une existence d’ouvrier donc, rivée à un travail qu’on aime mais qui épuise, marquée par le manque d’argent qui oblige à toujours remettre les projets à plus tard. Racontée sans fard, mais avec pudeur, comme un père parlerait à son fils. Ce pourrait être une chronique sociale, une petite histoire de la classe et des luttes ouvrières des années 1960-70. Le récit pourrait aussi s’apparenter à une chronique familiale, l’histoire du couple amoureux que forment Louis et Rose, de leurs trois fils, des dimanches à la campagne sur un bout de terrain prêté, des vacances en Savoie, de la famille et des amis, des Ami 8 et du certificat d’études… Un univers à la Guédiguian, où l’on trime, mais où l’on sait boire et s’amuser ; un monde rude mais solidaire et réconfortant. Sauf que le roman de Castino sort assez vite de ces chemins-là. Car «par une belle matinée d’été», le 16 juillet 1974 précisément, Louis Catella meurt, broyé par le moule qu’il allait couler et qui s’est décroché du pont roulant. Il a quarante-trois ans, le fils auquel il s’adresse sept. Le récit prend alors une intensité nouvelle, étant désormais pris en charge par un mort. Un mort que tout le monde, Rose en tête, ne cesse d’ériger en modèle. Et qui continue de parler, de tout voir, de suivre sa famille : l’évolution des garçons, le deuil sans fin de Rose, les hommes qui ont tenté de le remplacer -frère aîné, médecin de famille, amis-. Comme une présence inamovible, une espèce de statue du Commandeur, dont le fils cadet a eu bien du mal à se défaire, d’autant qu’on lui a «confisqué» les obsèques du père (où était-il au moment de l’enterrement ? Tout le monde l’ignore). De fait, c’est lui qui prend la parole, lui qui a fait des études, qui sait choisir ses mots, qui ne mène pas, mais pas du tout, une vie d’ouvrier. Dans la dernière partie du livre, le «je» devient le sien. C’est lui désormais qui parle «après le silence». Pour dire le manque, la honte, les injonctions contradictoires, la colère et tout l’amour qu’il a pour ce père trop tôt disparu. Pour perpétuer la légende, car en définitive «seuls nos récits existent». Un hommage rageur et sensible à un working class hero méconnu… et au pouvoir de la littérature.
FRED ROBERT
Juillet 2015

Après le silence
Didier Castino
Éditions Liana Levi (en librairie le 20 août)

Ecouter l’entretien avec Didier Castino sur WRZ ici

Rendez-vous en septembre avec l’auteur dans une librairie marseillaise.