Au Théâtre Vitez, La Pièce de Martin Crimp revue par par la Cie Pop Manuscrit

Vertigineux abîmes

Au Théâtre Vitez, La Pièce de Martin Crimp revue par par la Cie Pop Manuscrit - Zibeline

Que le théâtre se prenne pour son propre objet, rien de bien original dira-t-on, avec sa mise en abîme, son interrogation sur les relations entre fiction et réalité, le thème ne s’épuise pas, tant son impertinente pertinence connaît de ramifications. La Cie Pop Manuscrit s’empare de la nouvelle de Martin Crimp, La Pièce, et la transpose en une forme théâtrale déjantée qui se rit des codes et de la mesure dans un « faux seul en scène », ainsi que le baptise le metteur en scène et principal protagoniste, Jesshuan Diné. Tout commence lumières encore allumées, Jhon (Jesshuan Diné) parle de théâtre à l’assistance, dont une partie est installée sur le plateau. Est-ce une conférence, un monologue intérieur théâtralisé ? Entre effet de réel et artifice littéraire, le spectateur hésite. L’ambiguïté dessine ses frontières floues. Qui est ce dramaturge aigri auquel on impose de travailler avec une jeune auteure dont le texte l’insupporte ? D’autant plus que Madeleine (Emma Gustafsson), l’épouse de Jhon, se voit proposer le rôle principal, jugé immonde et dégradant par son mari, qui y perçoit une vengeance de son directeur. Peu à peu Jhon s’enlise dans une paranoïa qui décuple sa lucidité et le pousse à s’insurger, en misanthrope contemporain, contre les diverses hypocrisies, qu’elles soient celles de son couple sur le déclin, ou celles qui règnent dans son milieu : impostures intellectuelles, mesquineries, arrivisme, creux des appréciations convenues et des modes esthétiques vides de sens… Tout y passe tandis qu’imperturbables des ouvriers montent le décor, mettent en place un chantier urbain… Nous sommes aux débuts d’une construction qui se refuse, d’une pièce qui oublie d’être. L’humour est là, grinçant ou potache, comme tiré d’un volume des Rubrique-à-brac de Gotlib, ainsi le lourd piano transporté avec précautions se voit soulevé avec aisance à la fin de sa prestation tandis que le pianiste emporte sous le bras le clavier électronique qu’il dissimulait. La tragédie n’est jamais loin de la dérision dans un travail qui gagnerait sans doute à être resserré pour un rythme plus soutenu. Un spectacle performance courageux et iconoclaste.

MARYVONNE COLOMBANI
Novembre 2019

La Pièce a été joué le 20 novembre au Théâtre Vitez, Aix-en-Provence

Photo © Cie Pop Manuscrit

Théâtre Antoine Vitez
29 Avenue Robert Schuman
13100 Aix-en-Provence
04 42 59 94 37
http://theatre-vitez.com/