Le festival Nouveaux Horizons révèle de jeunes compositeurs à suivre de toute urgence

Vers l’avenirVu par Zibeline

Le festival Nouveaux Horizons révèle de jeunes compositeurs à suivre de toute urgence - Zibeline

Remaniement de dernière minute oblige, toutes les œuvres ont été jouées, mais pas exactement dans l’ordre prévu. Une belle adaptation aux temps nouveaux ! 

Quel programme ! Fort de son ambition première, le mélange de grands classiques de la musique de chambre et de nouvelles oeuvres de jeunes compositeurs, l’affiche du concert du 16 octobre propose aussi bien les créations de Benjamin Attahir et de Christian Mason que des pages célébrissimes de Schubert et Schumann. Loin de se jouer au détriment des premiers, le dispositif met au contraire en lumière des obsessions et accents communs entre les aînés et leurs talentueux successeurs. Lorsque le violon lyrique et chromatique de Renaud Capuçon se hisse sur les harmonies mouvantes du piano, sur ces clusters frappés à même les cordes par le pianiste Guillaume Bellom, la finesse du trait et l’élégance des échanges préfigure déjà Schubert chez Benjamin Attahir. Les couleurs modales s’y mélangent, dans un savant dialogue entre sonorités orientales et occidentales. Le rythme, affûté, tranchant, s’affirme tout au long de la pièce. À ce très beau Istiraha succède le Quintette dit de « La Truite » fort bien servi, où Guillaume Bellom se voit rejoint par un quatuor à cordes bien armé, sachant faire émerger, sous les sautillants rythmes pointés, une gravité confinant au tragique. L’alto aguerri de Gérard Caussé s’adosse à la voix sublimement ourdée, presque douloureuse, qui émane de la violoncelliste Julia Hagen. Le violon d’Anna Elgholm s’élève, dialogue avec la contrebasse ricanante de Ricardo Delgado. Sindy Mohamed et Caroline Sypniewski prennent ensuite place au pupitre de l’alto et du violoncelle, mais l’effectif demeure le même pour l’impressionnant Shadowy Fish de Christian Mason. L’alchimie entre les timbres jumeaux et les tessitures voisines persiste. Les lignes, semblables, s’entremêlent et se décalent, le discours se désarticule, les glissendi et les fluctuations de nuances s’enchaînent, imprévisible. Inquiétante, entêtante, la pièce peine à se dissiper des esprits lorsque le Quintette en mi bémol majeur de Schumann vient conclure le concert. C’est ici Théo Fouchenneret qui assure (brillamment !) la partie de piano, face aux violons de Raphaëlle Moreau et Renaud Capuçon. Les bouffées d’humeur se font sentimentales, et c’est sur un pied d’égalité que dialoguent ses interprètes, très inspirés.

Le concert du lendemain inclut (enfin !) une compositrice, et pas des moindres : la (très) jeune Élise Bertrand, dont la création Âme de Nuit révèle une sensibilité proche des pièces intimistes de Ravel ou de Poulenc, où brille la voix pudique et poignante d’Adèle Charvet ; voix qui se fera plus versatile et enjouée sur la partition plus fantaisiste et réjouissante d’Yves Chauris, qui joue habilement sur les glissements entre son et note, entre signe et signifiant. Les Études en hoquetus de Joan Magrané, données en ouverture, se révèlent également, sur leur registre volontairement plus restreint, d’une dextérité et d’une profondeur insoupçonnées. Les correspondances avec les grands classiques se font cependant moins évidentes, si ce n’est entre le lyrisme d’Élise Bertrand et celui du Brahms des Zwei Gesänge. Les pièces de Mozart, peut-être un peu hors sujet, n’en sont pas moins exécutées avec brio : on y découvre la flûtiste Aliya Vodovozova, et le violoniste David Petrlik, raccord avec leurs camarades de jeu, et dont le plaisir de jouer se révèle contagieux.

Le 18 octobre, deux concerts mettent en regard le contemporain avec la modernité de Ravel et de Saint-Saëns, enrichissant l’écoute des unes et des autres abordées avec précision et intelligence par les jeunes musiciens. En un ciel inconnu, notre ciel est changé de Clara Olivares invite des sonorités urbaines dans une partition alerte, digne d’un film de Jacques Tati, puis les confronte à l’intime, à la solitude des cordes, de Vladimir Percevic et Raphaëlle Moreau, dans un subtil travail sur l’infime que scelle le souffle de la clarinette de Raphaël Sévère, renouant avec le rythme primordial de la respiration. À ce tableau finement ciselé répond la sublime Fantaisie en la majeur op. 124 de Camille Saint-Saëns, où dialoguent avec une évidente simplicité la palette éblouissante du violon de Renaud Capuçon et la souplesse élégante de la harpe de Marion Ravot. Cette dernière trouve d’autres accents dans Midarégami de la compositrice Aki Nakamura, jouant en percussion à l’instar du piano de Théo Fourchenneret et des percussions de Vassilena Serafimova, alors que la voix de mezzo-soprano d’Adèle Charvet offre ses beaux graves à une mélodie qui se rompt sur les passages parlés, émergences rythmées, sur lesquelles la voix de la flûte d’Aliya Vodovozova dessine de nouvelles volutes. La légèreté des deux mouvements Introduction et Allegro de Maurice Ravel, joués en un seul tenant, convoque quatuor à cordes, flûte, clarinette et harpe et marque l’entrée de la harpe moderne dans l’histoire, dans un art de la joie où puissance et onirisme se mêlent. L’humour de Sonata da camera de Matteo Franceschini vient clore le concert du matin, en se jouant des poncifs attachés aux musiques contemporaines et classiques, en les exacerbant avec une jubilation rendue sensible par le jeu de Renaud Capuçon, de son comparse Gérard Caussé, du violoncelle de Julia Hagen et du piano de Théo Fourchenneret : sons saturés, éclatés, puis fondus en élans emportés, en un parcours ironique entre la matière et l’ineffable…

En matinée, Benjamin Attahir vient diriger le complexe Weaving de Justina Repeckaite, sculpture sonore où les vides et les pleins installent une architecture qui multiplie résonances et souffles, esquisse d’un mal du siècle nourri d’inquiétudes indicibles. La harpe de Marion Ravot se glisse avec une époustouflante aisance dans la partition foisonnante de Vito Žuraj, Désir-éclaté. Après l’entrée en pizzicati des cordes, se décline une série de vignettes empruntées aux mangas, facettes imagées d’une histoire que chacun s’invente, entre tensions, désaccords et retrouvailles. En idéale correspondance Le Carnaval des animaux de Saint-Saëns s’appuyant sur la verve du texte de Francis Blanche, dit avec espièglerie par Renaud Capuçon et Gérard Caussé, livre ses tableautins. Délices de vivacité, de maîtrise des nuances, d’élans potaches auxquels les deux récitants viennent se mêler lors du bis réclamé avec enthousiasme.

Une première édition de haute volée pour un festival auquel on souhaite longue vie !

SUZANNE CANESSA & MARYVONNE COLOMBANI
Octobre 2020

Concerts donnés du 16 au 18 octobre au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence

Les concerts sont visibles en intégralité sur le site d’Arte Concert

Photographie  © Marif Deruffi – Nouveaux Horizons 2020

Grand Théâtre de Provence
380 Avenue Max Juvénal
13100 Aix-en-Provence
08 2013 2013
http://www.lestheatres.net