Vedette, vache-reine à laquelle Claudine Bories et Patrice Chagnard consacrent un puissant documentaire

VedetteVu par Zibeline

• 30 mars 2022⇒6 avril 2022 •
Vedette, vache-reine à laquelle Claudine Bories et Patrice Chagnard consacrent un puissant documentaire - Zibeline

Vedette est une vache et Vedette est unique. Unique comme tout être vivant. Unique parce que dès son plus jeune âge, elle manifeste sa différence. Vedette devient tout naturellement une Reine. Une de ces bêtes convoitées par les Passionnés, acquises à prix d’or et sélectionnées chaque année dans des combats éliminatoires entre les prétendantes au titre de Reine des Reines de l’Alpage. Vedette est une Dominante au sein d’un troupeau qui lui laisse paître la meilleure herbe. Mais si elle est unique, c’est surtout parce que, comme la fleur du Petit Prince, elle est aimée plus que les autres par ses propriétaires : Élise et Nicole. Puis, quand la vieillesse la fait déchoir de la place royale et que pour ménager sa susceptibilité, elle est écartée des pâturages, elle est aussi aimée par les voisins, documentaristes par ailleurs. Claudine Bories et Patrice Chagnard, à qui elle est confiée cet été-là, vont lui consacrer un film. Un film très personnel auquel Vedette donne son titre et où le bovidé royal joue la star, donnant de temps à autre un regard caméra des plus godardiens !

Dans la symphonie des sonnailles, les meuglements, le bruit naturel des torrents, sur un air d’opéra, le fredonnement de chansons populaires et, en motif récurrent, la berceuse de Victor Jara, Duerme, duerme Negrito, le documentaire nous transporte dans le Haut Val d’Hérens. Entre chronique paysanne et expérience intime, en cinq chapitres, il met en scène une rencontre entre les documentaristes et la « civilisation de la vache ». Il brosse le portrait au quotidien d’Élise et de Nicole, s’interroge sur leur bonheur, leur sagesse, leur rapport aux animaux qu’elles élèvent. Des bêtes cornues, à la robe uniformément noire qu’elles reconnaissent, prénomment, cajolent, traient, soignent, aident à naître, vêler et mourir. Avec lesquelles elles partagent le pain, dont elles reçoivent les marques de reconnaissance et le « baiser » d’une langue gluante et rugueuse. Ces bêtes qui façonnent le paysage, filmées en plan d’ensemble comme dans un western, traversant une nature de carte postale, stéréotypée et sublime. Ou, approchées en gros plan, opposant leur regard énigmatique et leur altérité austère à nos questionnements. Car questions il y a. Et elles s’intègrent tout naturellement. Anciennes et nouvelles. Quels sont nos droits, nos responsabilités dans ce monde vivant au sommet duquel le Dieu de la Genèse nous a -paraît-il-, placés ? Quid de l’exploitation animale ? Que révèle-t-elle sur notre humanité ou notre inhumanité ? Le film n’évite pas le sujet de la consommation de viande. Ni Élise ni Nicole ne sont végétariennes et si elles ne mangent pas leurs propres bêtes, elles feront exception pour Vedette, au nom de la vie et de l’amour. Mise en perspective assez surréaliste du débat philosophique avec les extraits de textes lus à haute voix à sa Majesté bovine par la réalisatrice devenue cow-sitter. La terrible théorie cartésienne de l’animal-machine, incapable de douleur ou de sentiments, les citations d’Humphrey Primatt et de Kundera reprises par Matthieu Ricard dans son Plaidoyer pour les animaux.

Sélectionné à Cannes en 2021 par l’Acid, Vedette est un film qui, sans didactisme, avec humour et poésie, n’oublie jamais, suivant en cela Merleau-Ponty, que « celui qui questionne est lui-même mis en cause par la question »

ELISE PADOVANI
Février 2022

Vedette de Claudine Bories et Patrice Chagnard sort en salles le 30 mars (100 min)