Variety, film féministe et anticonformiste de Bette Gordon en 1984, aujourd'hui restauré

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Et si dans Sueurs Froides d’Hitchcock, c’est Kim Novak qui suivait James Stewart ? Cette idée, nous dit Bette Gordon, est à l’origine de son premier long métrage : Variety sorti en 1983. Un film inspiré par sa culture cinématographique –thrillers, polars noirs et urbains, nourri par son expérience de jeune femme débarquée à NY dans les années 80, découvrant les quartiers interlopes, les bars, les commerces du sexe et les néons criards de la Ville qui ne dort jamais.

Féministe, anticonformiste, opposée à la bien-pensance des mouvements visant à interdire la pornographie aux USA, la cinéaste explore les fantasmes de Christine (Sandy McLeod). Son héroïne est une Blonde hitchcockienne ou, pour le bleu et le rouge de ses pulls, lynchienne (par anticipation). Jeune intellectuelle fauchée, Christine trouve un boulot de caissière dans un cinéma porno de la 48e rue : le Variety. De plus en plus fascinée par la mise en images et en sons des fantasmes sexuels masculins, elle développe les siens. Elle observe les spectateurs -mâles pour la plupart, commence à suivre l’un d’eux : Louie (Richard Davidson), quadra aux allures de Michel Piccoli (que Bette Gordon imaginait dans le rôle). Costume trois pièces, d’apparence bourgeoise, Louie semble être un maffieux, en cheville avec le Syndicat sur lequel Mark (Will Patton) le petit ami journaliste de la jeune femme, enquête.

Louie est la nouvelle obsession de Christine, devenue détective et dont la filature nous conduit sur les ports, dans la halle aux poissons, dans un motel excentré, une gare et sa consigne propice aux échanges de valises bourrées de dollars : motifs normés du polar. « J’aime regarder. J’ai toujours été fascinée par le cinéma et par ce plaisir secret d’observer des gens à l’écran. Puisque la condition élémentaire du cinéma est un échange entre voir et être vu (entre voyeurisme et exhibitionnisme), j’ai voulu faire un film qui aborde cette dualité » écrit la réalisatrice. Et le regard reste bien le sujet du film : celui de Christine et le nôtre. Et ce dès le début, où par un jeu de miroir dans des vestiaires de piscine, refusant le champ contrechamp, la caméra place Christine et sa copine Nan, en réalité face à face, dans le même plan. Le cadre dans le cadre – guichets, montants de portes et fenêtre- structure la superbe photo du film signée Nan Goldin qui interprète par ailleurs l’amie barmaid de Christine. La ville, filmée essentiellement de nuit, clignote, s’offre et se dérobe dans l’ombre, accompagnée par le jazz de John Lurie (compositeur préféré de Jarmush).

Pour autant, on ne verra pas d’images pornographiques et les moments les plus « torrides » passeront par le verbe de Christine racontant à son boy-friend quelque peu déstabilisé, comme on parle d’un quotidien naturel, banal, les scènes de sexe qu’elle voit puis, imagine. Débitant sans honte, en public, appuyée à un flipper où le joueur relance rageusement les boules, crûment mais sans vulgarité, un monologue hallucinant où hommes, femmes et bêtes se mêlent dans des coïts oniriques.

Sorti en 1984, sélectionné dans la foulée à la Quinzaine des Réalisateurs, le film est resté inédit en France. Restauré en 2K à partir d’un négatif 16mm, sous la supervision de Bette Gordon, présenté au dernier Festival Lumière de Lyon, distribué par les Films du Camélia, il sera en salles au cours du premier trimestre 2022. En le découvrant, on retrouvera certainement les références revendiquées par Bette Gordon (Godard, Eustache, Sidney Lumet…) mais aussi des convergences avec des œuvres comme celle de Sophie Calle ou encore très postérieure avec la série The Deuce de David Simon et George Pelecanos, documentant la prostitution et le cinéma pornographique dans le Times Square des Eighties, et donnant un rôle majeur au regard d’une femme qui passe derrière la caméra.

ELISE PADOVANI
Février 2022

Prochainement sur les écrans