Vu par Zibeline

Je ne suis pas narcissique : un petit bijou théâtral de Sophie Rockwell et Alain Klingler

Variations du « je »

Je ne suis pas narcissique : un petit bijou théâtral de Sophie Rockwell et Alain Klingler - Zibeline

Je ne suis pas narcissique de Sophie Rockwell et Alain Klingler, concocté essentiellement à partir de fragments d’interviews d’actrices récoltés dans la presse féminine, offre un rôle virtuose à la comédienne et chanteuse Chloé Mons. En une véritable performance poétique et musicale, où jonglent les mots prononcés sur scène et ceux en voix off, son visage et son corps englobent dans le même flux, entre tendresse et ironie, les multiples aspects de cet être qui semble n’exister que dans et par le regard des autres : l’Actrice, dans sa pathétique fragilité. Le « je » scandé en anaphore se nie, tout en restant central, paradoxe poussé à l’extrême, corseté dans l’impossibilité d’être soi, perdu dans une image diffractée… papier glacé des magazines, interview radiophoniques ou télévisées, rôles endossés dans lesquels l’être se fond, se perd… Dans quelle image se reconnaître ? Alors que les corps à l’instar des esprits se cherchent, chirurgie pour les uns, conformismes divers pour les autres. Vertige des apparences ! L’hypertrophie du moi récusée en une pirouette, est finement analysée par la citation en off de Premiers Matériaux pour une Théorie de la Jeune-Fille (collectif Tiqqun) : « Jamais nuit ne fut plus noire pour l’intelligence Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation Le fétichisme de la marchandise s’est disséminé, en particules infimes, au cœur de nos regards, de nos gestes de nos pensées. Cette phase terminale de la modernité marchande a désormais un visage : et ce visage est celui de la Jeune-Fille »… « présentement le plus luxueux des biens qui circule sur le marché des denrées périssables, la marchandise-phare de la cinquième révolution industrielle qui sert à vendre toutes les autres ». Magistral et glaçant!

MARYVONNE COLOMBANI
Juillet 2019

Le spectacle a été donné lors du Festival Off d’Avignon 2019 à l’Atelier 44
D’autres retours sont à lire dans le numéro 44-45-46 de Zibeline (o2-8-2019 au 06-09-2019)

Photographie © Carole Grigy