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Âpre cœur de Jenny Zhang, aux éditions Picquier

Une vie à se tuer

Âpre cœur de Jenny Zhang, aux éditions Picquier - Zibeline

Sur la quatrième de couverture de Apre cœur de Jenny Zhang, les éditions Piquier écrivent : « Des gamines inoubliables qui font valser les clichés de la littérature d’immigration ». On s’étonne et s’interroge immédiatement sur ce que recouvre exactement une telle classification. Le Times, lui, y va fort en conseillant au lecteur de laisser tomber tout ce qu’il est entrain de lire car il n’y a qu’un seul livre et c’est celui-ci ! L’injonction est telle que les attentes sont optimales. Or si la plume de Jenny Zhang est sans fard et son sujet sans tabou, son premier roman n’est tout de même pas l’affaire du siècle ! Il relie habilement l’histoire de Lolitas nées en Chine et exilées aux USA, ou nées aux USA de parents exilés, au destin irrémédiablement frappé par la pauvreté, la violence, la solitude, la saleté, la maladie, le manque d’affection ou le protectionnisme familial. Quant à leurs rapports aux hommes -père, frère, oncle, ami-, ils sont au moins inexistants, au plus conflictuels. Difficile dans cette vie de chien de marcher droit, de penser droit, de vivre sans un goût amer coincé au fond de la gorge. Ce qui fait dire à ses Lolitas les pires insanités avec une fausse naïveté : fruit d’une perversion stylistique ? D’une pensée abimée par le vécu ? De leur vulnérabilité ? De leur incapacité à éprouver quelconque empathie ? Les portraits sont noirs de suie et d’ennui comme dans les nouvelles d’Hubert Selby Jr., mais là où l’auteur américain trifouille les profondeurs de l’âme humaine avec un scalpel, l’écrivaine sino-américaine surfe sur les sarcasmes, les drôleries, les saillies et autres pitreries juvéniles. Elle parvient néanmoins à faire sentir que tout, ici, est poisseux. Les habitats précaires où les familles s’entassent, les écoles où les enfants se battent, les boulots abêtissants, la société américaine raciste. Et place son récit à hauteur d’enfants qui ont vécu, par le prisme du souvenir familial, les affres de la révolution chinoise.

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI
Mars 2019

Âpre cœur
Jenny Zhang
, traduction de l’anglais par Santiago Artozqui
Editions Picquier, 22 €