Retour sur la deuxième session du Festival de Marseille

Une transition marseillaiseVu par Zibeline

Retour sur la deuxième session du Festival de Marseille - Zibeline

Alors que le conseil d’administration du Festival de Marseille vient de dévoiler le nom de sa future directrice, la fin du mois d’août aura été l’occasion d’une programmation bonus.

Ce sera donc Marie Didier, actuelle directrice de La Rose des vents, scène nationale de Lille Métropole Villeneuve d’Ascq, qui prendra les rênes du Festival de Marseille. En attendant la passation de relais définitive en janvier, le festival poursuit la métamorphose impulsée par Jan Goossens. L’été 2021, comme une transition, préfigure une réflexion en cours sur la temporalité de la manifestation, avec plusieurs dates proposées dans la dernière semaine d’août. La première d’entre elles ouvrait également Hip-Hop Non-Stop, événement inédit souhaité par la Ville, pour redonner à ce mouvement artistique pluridisciplinaire la reconnaissance institutionnelle et donc politique qu’il n’a jamais eu dans sa capitale française. En coproduction avec l’Ami (Aide aux musiques innovatrices), cette première soirée 100% féminine consacrée au hip-hop n’en contiendra pas véritablement. Mais qu’importe, car chacune des artistes revendique des influences puisées dans les cultures urbaines.

Élodie Rama, marseillaise d’adoption et adepte d’Édouard Glissant, conçoit son univers sonore comme une forme de créolisation musicale, où cohabitent pop, soul et RnB. Même les mouvements de la chorégraphe et danseuse flamenca Ana Pérez, invitée sur deux morceaux, ont su en épouser les mélodies. Duo carnavalesque porté par la chanteuse et musicienne Joy Frempong. OY produit une combinaison musicale aussi bigarrée que ses costumes. Afro, électro, soul, jazz, sample, l’esthétique sonore remporte le premier prix de la créativité de la soirée. Soirée au Théâtre Silvain clôturée par la DJ et beatmakeuse Ka(ra)mi au set particulièrement chaleureux, alternant sonorités urbaines et fiesta afro-caribéenne.

Évocation du destin tragique de Habiba M’sika, artiste tunisienne iconique des années 20, brûlée vive par un ancien amant, Nous serons tous dévorés par le feu va bien au-delà d’un hommage à la chanteuse et comédienne de confession juive, symbole d’une liberté transgressive. En réunissant sur scène la grande danseuse et directrice du Ballet de l’Opéra de Tunis Malek Sebaï et le jeune pianiste et compositeur Selim Arjoun, le chorégraphe Radhouane El Meddeb créé une œuvre à la résonance intemporelle, allégorie multiple de nombreux questionnements. Comment un parcours personnel peut nourrir une mémoire collective ? Quel prolongement du combat contre les violences faîtes aux femmes, pour l’émancipation et l’égalité en Tunisie mais aussi dans le monde ? Quel dépassement des codes culturels et artistiques pour exprimer la diversité irréversible d’une création moderne et mondialisée ? Introduite par des images d’archives, la danse, provocatrice et politique, est un outil de transmission et de résistance face aux conservatismes protéiformes qui traversent les siècles.

Fibre inclusive

Les trois autres propositions de cette session aoûtienne du Festival de Marseille avaient un goût de déjà vu ou plutôt de reviens-y. Rope, la corde géante bleue et voyageuse imaginée par Ief Spincemaille, a fait une nouvelle escale à Marseille, après un premier passage en 2019. Arrivée par la mer sur les plages de Corbières, l’objet qui n’a pour seule utilité que de relier celles et ceux qui se trouvent sur son chemin est apparu dans plusieurs quartiers populaires de Marseille. De Saint-Barthélémy et Font-Vert à la Porte d’Aix, de Kalliste à Foresta, passants et habitants, intrigués ou impliqués, ont porté ce drôle de serpent aux mensurations irréelles (60 mètres pour 180 kilos). « C’est quoi le terminus ? », demande avec insistance un participant. « Il n’y a pas de destination connue », répond Ief Spincemaille. Ni destination ni vocation. L’œuvre ne trouve sens que dans la présence des autres.

Avec Birds, le chorégraphe Seppe Baeyens réitère son appel au vivre ensemble, que les festivaliers ont pu découvrir grâce à Invited, également en 2019. Sur la grande esplanade au dos de la cathédrale de la Major, le public sait qu’il va vivre une expérience hors du commun. Œuvre participative et incitative, Birds invite les présents à suivre leur instinct humaniste. Répondre à l’invitation d’un·e performeur·euse dont on ne sait s’il ou elle fait partie de la troupe ou des spectateurs, puis solliciter à son tour son voisin. Imiter des gestes et peut-être en initier de nouveaux. Jouant sur notre faculté à faire société, la pièce développe notre fibre inclusive, y compris dans l’acceptation de règles communes. Des oiseaux qui nous rendraient presque moutons, au détail près que la liberté d’agir et de réagir demeure totale.

Si le spectacle Moun Fou Acte III n’est pas, lui non plus, une découverte, revoir l’épopée cathartique menée par le compagnie Rara Woulib est un plaisir dont on ne peut se lasser. Objet scénique inédit, il rassemble artistes professionnels et personnes en situation de fragilité dans un tourbillon d’émotions qui nous transporte du rire aux larmes.

LUDOVIC TOMAS
Septembre 2021

Le Festival de Marseille s’est poursuivi et conclu du 24 au 29 août, dans divers lieux de la ville.

Lire notre critique de Moun Fou Acte III

Photo : Nous serons tous dévorés par le feu © Agathe Poupeney