Zibeline a assisté à la répétition générale de Tosca à l’Opéra de Marseille

Une Tosca pour tous ?Vu par Zibeline

• 23 février 2021⇒28 mars 2021 •
Zibeline a assisté à la répétition générale de Tosca à l’Opéra de Marseille - Zibeline

Tout comme pour La Bohème, montée et captée en décembre dernier et disponible un mois durant sur le site de l’Opéra de Marseille,  la Tosca initialement programmée du 9 au 21 février sera accessible du dimanche 28 février au 28 mars sur son compte YouTube. On peut cependant s’interroger sur la pertinence d’un tel dispositif. Si la fermeture des salles de théâtre en novembre dernier avait pris de court la maison d’opéra, et si le recours à la captation ne s’avérait alors pas dépourvu de sens, cette Tosca découverte à l’occasion d’une répétition générale destinée aux professionnels devait-elle voir le jour dans de pareilles conditions ?

Le premier problème qui se pose demeure depuis décembre dernier : à qui se destinent ces spectacles proposés à leurs auditeurs sans sous-titrage ? La langue italienne est certes tout à fait audible pour nos oreilles latines, et le livret, inspiré de Victorien Sardou, demeure ici lisible. Mais ce choix qui n’évacue pourtant qu’une dépense négligeable à côté des moyens mobilisés exclut de fait tout « primo-spectateur » : il rendra cette Tosca accessible uniquement aux mélomanes confirmés, ou du moins aux spectateurs ayant déjà connaissance du livret, de l’intrigue et de la teneur des échanges. Quel dommage, quand on sait quel vecteur de démocratisation a pu être, depuis les débuts de l’épidémie, la disponibilité de ressources numériques consacrées à l’opéra …

Le deuxième problème est évidemment celui de la pérennité d’une telle production. La plupart des représentations données actuellement devant un public de professionnels justifient leur raison d’être par leur possible reprogrammation ailleurs – voire, la plupart du temps, par leur programmation déjà planifiée – et par le besoin de retours critiques sur un travail n’ayant pas encore été donné en public. La mise en scène de Louis Désiré, au demeurant toujours aussi efficace, a déjà été montée en 2015 et ne fait pourtant pas encore l’objet, à notre connaissance, de nouvelles dates dans une autre maison d’opéra. Pourquoi donc la donner uniquement en vue d’une captation, qui plus est d’une captation disponible un mois seulement ?

L’adaptation de la monumentale partition pour un effectif orchestral moindre, qui sauve ici les meubles notamment grâce à la direction avisée de Giuliano Carella, demeure quant à elle un peu light : nul doute que l’ampleur manquera une fois le son aplani par le dispositif. Le jeu d’acteur des chanteurs solistes comme du Chœur souffrant par ailleurs d’un manque d’investissement, tout à fait compréhensible, on peine à croire que la caméra parvienne à effacer non pas le manque d’incarnation, mais bel et bien le manque d’alchimie entre les choristes masqués, et entre des personnages plus que jamais figés dans leurs positions.

Pourquoi donc donner cette Tosca dans ces conditions ? La prestation de la grande Jennifer Rowley dans le rôle-titre est certes bouleversante, et les moments de grâce sont nombreux. Le Scarpia de Samuel Youn comme le Mario de Marcelo Puente valent également le détour, de même que le Spoletta de Loïc Félix. On ne manquera cependant pas de s’interroger sur ce nouveau malheureux choix de casting : après avoir contraint Loïc Félix à faire des claquettes dans une tenue coloniale dans le rôle de Monostatos, on dépeint ici un tyran et son acolyte sous les traits d’un coréen et d’un guyanais … Au milieu d’une distribution dépourvue par ailleurs de chanteurs racisés.

On sort en somme de cette représentation privée avec le désagréable sentiment de participer à la pérennisation d’un entre-soi d’autant plus rance qu’il se révèle prégnant dans le domaine de l’opéra. Cette Tosca-là méritait mieux !

SUZANNE CANESSA
Février 2021

Photo © Christian Dresse

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