Vu par Zibeline

Sergi Lopez au cinéma Le Prado entre le délire de Gilliam et la contemplation de Recha

Une soirée avec Sergi López

• 9 novembre 2018⇒15 novembre 2018 •
Sergi Lopez au cinéma Le Prado entre le délire de Gilliam et la contemplation de Recha - Zibeline

Passer une soirée avec Sergi López, c’est le cadeau qu’offrait CineHorizontes, le 9 novembre au cinéma le Prado. Figure fétiche du Festival espagnol de Marseille, parrain de cette 17e édition, tout en ronde bonhomie et malice aiguë, l’acteur catalan a présenté deux films très éloignés l’un de l’autre par leur écriture et leur propos mais dont les réalisateurs sont chacun à leur manière, selon son interprétation catalane et irrésistible des expressions françaises, des « fous furibonds ». Deux films qui se paient le luxe d’une géographie somptueuse. Le Portugal autour de la ville de Tomar  figurant l’aride Mancha de Cervantès, en plans larges et généreux, pour L’homme qui tua Don Quichotte de Terry Gilliam. L’île de Minorque pour La Vida Lliure de Marc Recha, approchée en plans parfois si serrés qu’on y suit le frisson d’un brin d’herbe.

L’impossible quête

Du premier film, dans lequel Sergi n’a qu’un rôle secondaire, on a beaucoup parlé : film maudit aux 20 ans de galères diverses (dont l’AVC du réalisateur), sujet d’un documentaire sur l’impossibilité de son tournage ( Lost in La Mancha en 2002), présenté finalement en clôture du dernier Festival de Cannes malgré un procès en cours. Terry Gilliam dédie ce film enfin achevé à Jean Rochefort et John Hurt choisis pour les précédentes tentatives avortées, et décédés en 2017. C’est Jonathan Price qui incarne avec conviction le Chevalier à la Triste Figure et c’est le talentueux Adam Driver qui endosse le rôle d’un réalisateur de pub désabusé, en phase de tournage, dans la région où 10 ans auparavant il avait réalisé son film de fin d’études, un Don Quichotte en noir et blanc. Près du Village des Songes (Los Suenos), les rêves passés vont contaminer le présent, la folie transformer le narcissique réalisateur en Sancho Panza puis le faire glisser dans le rôle-titre lorsque le précédent Quichotte sera mort. Car personne ne peut totalement tuer Don Quichotte.

Terry Gilliam, c’est Sancho et Don Quichotte en même temps. Le scepticisme, la couardise, la vénalité, l’égoïsme mais aussi la folie, les visions, le combat contre les moulins à vent de la réalité. « Very Bad Trip », sketches montypithoniens, parades felliniennes dans le monde kitch d’un milliardaire russe, parodies du carton-pâte où évoluent des personnages archétypaux, L’homme qui tua Don Quichotte touche par sa sincérité et son inventivité délirante. Dans une mise en scène virtuose, Terry Gilliam parle du cinéma, de « l’impossible quête », de la responsabilité (ou irresponsabilité) de l’artiste, des rêves perdus et qui perdurent.

Un cinéma du regard

Le deuxième film de la soirée, La Vida Lliure de Marc Recha où Sergi Lopez joue un des rôles principaux, parle aussi de songes et d’un monde hanté par les histoires, sur un registre bien différent. Minorque 1918, Tina, une fillette (Mariona Gomila) et son jeune frère Biel (Macià Arguimbau) ont été confiés par leur mère, partie gagner sa vie en Algérie, à leur oncle (Miguel Gelabert) dont les fils sont morts à la guerre. Ce dernier travaille avec peine une terre qui ne lui appartient pas et laisse les enfants dans la liberté de leurs robinsonnades. Eux, attendent les lettres de leur mère et rêvent de la rejoindre.

En arrière plan, ou en ellipse, la misère d’une île désertée, frappée par la grippe espagnole, une île près de laquelle croisent et naufragent des bateaux de guerre allemands, anglais ou mouillent ceux des contrebandiers. Au premier plan, la beauté du paysage, d’un port, d’une plage, de la pinède, des herbes folles, filmés en plans serrés, récurrents, prolongés. La palette féerique des ciels changeants dans un été lumineux. L’imaginaire des enfants aussi, qui se racontent des histoires à frémir ou à s’émerveiller : dame séquestrée par un méchant époux, pirates cruels, marins en butte aux tempêtes. Dans ce paradis insulaire où des serpents se cachent, mais aussi des trésors, Biel et Tina rencontrent l’énigmatique Rom ( Sergi Lopez). Ange ou démon ? Ogre ou ami ? Assassin peut-être ? Parce qu’on aime les histoires, le réalisateur nous incite peu à peu à en reconstituer une possible, sans pour autant nous donner toutes les clés.

Porté par la musique de Pau Recha, frère du réalisateur, servi par l’immense talent de la photographe Hélène Louvart, le film sécrète son propre charme. Marc Recha l’affirme : « Le cinéma c’est le regard ; et le regard c’est attendre les choses ; attendre qu’elles se révèlent. »

ELISE PADOVANI
Novembre 2018

Photo : La Vide Lliure , Marc Recha / Les productions Perifèrica / Televisió de Catalunya / Turkana Films

Rediffusion de La Vida Lliure le jeudi 15 novembre au cinéma Le Prado, dans le cadre de la Journée Belle Jeunesse


Cinéma le Prado
36 Avenue du Prado
13006 Marseille
04 91 37 66 83
http://www.cinema-leprado.fr/