La machine de Turing, bouleversante de justesse au Jeu de Paume

Une pomme empoisonnéeVu par Zibeline

La machine de Turing, bouleversante de justesse au Jeu de Paume - Zibeline

Sacrée par les Molières 2019 avec quatre récompenses, La machine de Turing de Benoît Solès nous offre une plongée finement documentée construite de flashbacks dans la vie d’Alan Turing, ce mathématicien génial qui réussit à décrypter en 1942 le fameux code de l’Enigma, machine servant au chiffrement et déchiffrement, que les Allemands utilisèrent durant la Seconde Guerre mondiale, et inventa ainsi l’ancêtre de nos ordinateurs. Pourtant, secret défense oblige, ce n’est que cinquante ans plus tard que sa découverte sera enfin dévoilée. Condamné pour homosexualité il choisira la castration chimique plutôt que l’emprisonnement qui le privait de toute possibilité de recherche.

Benoît Solès interprète avec un sens aigu de la nuance et du détail le personnage du mathématicien qui tente de décrypter les mécanismes de la psyché humaine et les rouages de l’univers. La science entre en scène, en devient l’objet, rythmé par le jeu du protagoniste avec ses grands rires, ses doutes, ses bégaiements, ses passions. Le corps se conjugue avec le génie : la course du champion de marathon permet la résolution d’« équations à multiples inconnues ». Le personnage est bouleversant de vérité et d’humanité, tandis qu’Amaury de Crayencour endosse tous les autres rôles avec une aisance confondante : policier auprès duquel Turing porte plainte, amant, dénonciateur, juge, acteur enfin. Intimité et histoire se mêlent en un mouvement sans vide, au cœur d’une superbe mise en scène minimaliste (Tristan Petitgirard) qui laisse émerger la dimension humaine du récit. Turing se suicide en croquant une pomme… « Voyage du concret vers l’abstrait, de la vie vers la mort ». Le petit curseur de l’écran d’un ordinateur contemporain clignote, le logo de la pomme croquée nous fait un clin d’œil alors que les chiffres terribles s’affichent : « jusqu’en 1967, près de 50 000 homosexuels furent condamnés et punis par la loi britannique. En 2013, la reine Élisabeth graciera Turing à titre posthume »… Magistral et bouleversant !

MARYVONNE COLOMBANI
Novembre 2021

La machine de Turing a été joué du 23 au 28 novembre au Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence

Lire aussi La machine de Turing de Benoît Solès et son dossier (L’avant-scène théâtre, 2018), 15 €

Photographie : La Machine de Turing © Fabienne Rappeneau.

Théâtre du jeu de Paume
17, 21 rue de l’Opéra
13100 Aix-en-Provence
08 2013 2013
http://www.lestheatres.net/